L’Europe des vrais gens : retraite, frontières et cerfs-volants

Article publié le 4 juin 2009

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

27 citoyens entre deux âges : ceux qui ont vu la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951, l’eurogénération enthousiaste et des trentenaires… tous venus des quatre coins de l’Europe, des pays Baltes, du Centre et du Sud. Je leur pose une seule question : qu’est-ce que l’Europe ?

« Mais je ne suis heureux qu’en Grèce. Ici, ils continuent à cuire l’agneau à la broche et à faire tournoyer des cerfs-volants »

Gert Solberg, 58 ans, calcule le montant mensuel de sa retraite : 1400 euros. Il a peur de vieillir en Grèce. Dans quelques années, il retournera au Danemark où l’Etat-providence est plus généreux. « Mais je ne suis heureux qu’en Grèce. Ici, ils continuent à cuire l’agneau à la broche et à faire tournoyer des cerfs-volants », lance-t-il. Fabrizion Bugliani, cuistot italien, 58 pommes, a travaillé toute sa vie dans des restaurants en France et en Allemagne : « Depuis la fondation de l’UE, il semble que rien d’important ne se soit passé en dehors des cinq élargissements », estime-t-il. Selon lui, les centres décisionnels sont encore trop éloignés des citoyens. L’UE a-t-elle été un succès ou un échec ? « L’idée d’Europe est plus économique que sociale », enchaîne l’économiste française Brigitte Elié-Nikolopoulou. « Aujourd’hui, on ne peut pas parler d’une Europe des nations, mais d’une Europe des multinationales. » Voilà 23 ans qu’elle vit en Grèce. Elle observe une population vieillissante ici, comme sur tout le continent, et l’adhésion de nouveaux pays qui a également fait entrer une main d’œuvre bon marché. « Cela va avoir un impact négatif sur le long terme dans tous les Etats-membres, avertit-elle, la Grèce en tête. »

Florilèges de bonnes nouvelles

« C'est formidable que notre génération ne puisse pas imaginer l’Europe en guerre »

Quelques paroles d’anciens… Dans le bar d’un hôtel du centre d’Athènes, j’ai voulu faire se rencontrer la « vieille » Europe, disons « mûre », pour qu’elle échange franco avec la « jeune » Europe. Alors, l’Europe, un avantage ? Surement… Pour les professionnels trentenaires, le bon côté de l’élargissement économique est « la flexibilité professionnelle ». L’architecte Stephan Mirger fait tous les jours le trajet depuis l’Autriche pour donner des cours à l’université de Patras. Pour lui, le changement, c’est la liberté de mouvement : « Derrière le Rideau de fer, Vienne a toujours été marginalisée. Aujourd’hui, les frontières sont ouvertes. Vous pouvez aller en Hongrie, en République tchèque ou en Croatie en une heure, pour les affaires ou pour vous distraire. Personne ne va vous arrêter en chemin. » « N’est-il pas formidable que de nos jours, notre génération ne puisse même pas imaginer l’Europe en guerre ? », poursuit Daniela Stai, 53 ans, qui a laissé Berlin derrière elle en 1976, suivant son mari en Grèce.

Et des points d’interrogations

Selon une enquête de la Commission européenne, quatre citoyens européens sur dix craignent qu’un « melting pot de cultures » conduise à l’extinction des traditions nationales… L’Espagnole Laura Minano est consultante marketing à Athènes depuis quatre ans. Elle le confirme : « Je n’ai pas le sentiment d’être une étrangère. Quand on me demande si je me sens plus espagnole ou grecque, je réponds que je suis européenne. » « En Belgique, la coexistence de beaucoup de nations et de langues a gâché la cohésion nationale », pense de son côté Yvette Schroeder-Stathopoulou, 60 ans.

Et le point noir toujours à l’horizon : l’immigration. « L’élargissement de l’UE a fortement augmenté les flux d’immigrants en Grèce. Nous avons le nombre d’entrées d’immigrants en provenance d’Asie le plus élevé et nous ne pouvons plus le gérer », explique le responsable du département grec d’Amnesty International, Dimitris Botsos. « Les immigrés illégaux sont essentiellement des voyageurs sans papiers. Si nous avons peur d’eux, nous les excluons de l’Europe de l’unité, de la liberté et des idées. Nous les laissons vivre dans la semi-légalité, faisant preuve d’indifférence devant leur avenir. » Pedro Adrante, qui vient du Portugal, est d’accord. « Il est vraiment inacceptable d’apprendre que des immigrants meurent en essayant d’entrer en Italie depuis l’Albanie, ou au Portugal ou en Espagne depuis l’Afrique. La façon dont ces gens arrivent dans nos pays est vraiment importante : c’est la façon dont ils entrent en Europe. »

La Turquie, avec ou sans

« Je ne sais plus ce qu’est l’Europe, quelles sont ses limites ? »

« Je ne sais plus ce qu’est l’Europe, ce que sont ses limites », avoue Robert Krokerou, un Roumain de 27 ans. Marko Bock, un métallurgiste luxembourgeois de 48 ans, a travaillé sept ans à Ankara : « La Turquie est très différente de l’UE en termes de culture et de religion, dit-il. La communauté turque en Allemagne a obligé l’Etat à créer des écoles où l’enseignement ne sera fait qu’en turc, sans aucune intégration. Il n’y a pas de classe moyenne en Turquie. Si aujourd’hui le pays devait rejoindre l’UE, sa population diminuerait de moitié, car des millions de gens émigreraient et se disperseraient à travers toute l’Europe. » Thomas Ivanksi, un étudiant Erasmus polonais âgé de 24 ans qui étudie les sciences politiques à l’université d’Athènes, est plus optimiste : « Cela vaut le coup de donner à la Turquie des espoirs de rejoindre l’UE, croit-il. Nous persistons à accuser les Turcs d’être fondamentalistes ; regardez combien de fondamentalistes il y a en Europe en ce moment. Ils sont pires ! »

Mon dictaphone est plein. Dans la boîte, un assemblage d’idées, comme l’Europe, dans un flux difficile à contrôler… et aux contours peu clairs, comme ses frontières ou ses institutions.

Cet article a remporté le prix du jeune journalisme européen (pour la Grèce) en 2008.