L'Europe de Renzi : des selfies à google maps

Article publié le 7 juillet 2014
Article publié le 7 juillet 2014

Le dis­cours de Mat­teo Renzi à Stras­bourg, le 2 juillet, a mar­qué un tour­nant en po­li­tique. Que ça plaise ou non, un nou­veau mode de com­mu­ni­ca­tion a même dé­bar­qué sur le Vieux Conti­nent. Ex­pli­ca­tions.

Le nou­veau Par­le­ment eu­ro­péen a tenu sa pre­mière ses­sion à Stras­bourg, mais la vé­ri­table nou­velle n'est pas là. Les lu­mières de la scène ont brillé sur deux Ita­liens : des ad­ver­saires, en­ne­mis im­pla­cables to­ta­le­ment dif­fé­rents, avec tou­te­fois un point com­mun : ils ont changé les modes de com­mu­ni­ca­tion de la po­li­tique. Du­rant ces chaudes jour­nées de juillet, l’Eu­rope des 28 a fait la connais­sance de Beppe Grillo et de Mat­teo Renzi, qui, sans le faire ex­près, sont devenues deux su­per­stars.

Mat­teo Renzi est ap­paru en pleine forme, vêtu d’une cra­vate bleue élec­trique. Dé­sin­volte à sou­hait, le Pre­mier mi­nistre ita­lien a em­ployé les for­mules de l’air du temps, trendy comme on di­rait au­jour­d’hui. En inau­gu­rant la pré­si­dence semes­trielle ita­lienne du Conseil eu­ro­péen, il a donné un dis­cours qui mar­quera à coup sûr les années à venir.

« Si l'eu­rope était un sel­fie »

« Si l’Eu­rope fai­sait un sel­fie, elle mon­tre­rait le vi­sage de l’en­nui. » Voilà com­ment la ré­vo­lu­tion lin­guis­tique de la nou­velle po­li­tique est ré­su­mée en une phrase. De­puis quelques temps en Ita­lie, les vieilles li­tur­gies et les for­mules lin­guis­tiques de la pre­mière Ré­pu­blique ont été sup­plan­tées par le « nou­veau qui avance ». Mat­teo Renzi a tra­vaillé vingt ans dans le mar­ke­ting et a ap­porté une nou­velle ap­proche de la com­mu­ni­ca­tion à un pays jus­qu’alors sé­duit par les lea­ders cha­ris­ma­tiques. Une sim­pli­cité lin­guis­tique, des jeux de mots, une grande at­ten­tion à la neu­ro­lin­guis­tique ap­pli­quée à l’art de la cam­pagne élec­to­rale, (d’après la leçon du livre de Drew Wes­tern, L’Es­prit Po­li­tique, nda). L'uti­li­sa­tion sys­té­ma­tique de mes­sages po­si­tifs, les sta­tuts sur Fa­ce­book, les 140 ca­rac­tères du ré­seau qui ga­zouille : Twit­ter. La pré­pa­ra­tion des dis­cours en Po­wer­point, ou la par­ti­ci­pa­tion aux tri­bunes pop comme « Amici » de Maria De Fi­lippi, les ci­ta­tions pui­sées dans le pa­tri­moine clas­sique de Dante, Leo­nardo, Aris­tote, Pé­ricles, Ar­chi­mède. Les per­son­nages ho­mé­riques comme Té­lé­maque, qui se mé­langent aux autres plus « pop » proches de la vie quo­ti­dienne, comme ces chan­sons po­pu­laires, ces des­sins ani­més et ces his­toires dif­fi­ciles du quo­ti­dien. La liste qui résume la ré­vo­lu­tion lin­guis­tique de Renzi pour­rait être bien plus longue. Elles sont toutes les faces d’une seule mé­daille, le re­vers de celle que nous avons vu jus­qu’à pré­sent, le « stil­nuovo » (nou­veau style) que l’an­cien maire de Flo­rence a dé­cliné dans des livres. Mais le but est tou­jours aussi as­sumé : créer de l’em­pa­thie et un lien émo­tion­nel avec l’élec­teur.

Dans la nou­velle langue à la mode, celle qui se veut proche des jeunes, des ré­seaux so­ciaux, de la vie quo­ti­dienne, le sel­fie est un point de ré­fé­rence. Une constante. La mode du sel­fie ren­voie gé­né­ra­le­ment au bon­heur, tan­dis que l’Eu­rope d’au­jour­d’hui est tout sauf une photo de fa­mille heu­reuse. Elle est ga­gnée par  la « fa­tigue », la « ré­si­gna­tion », l’« ennui ». Qui ne com­pren­drait pas une mé­ta­phore de ce genre ? « L’Eu­rope ne peut pas être un point sur google maps ». Qui en­core ne com­pren­drait pas une telle ré­fé­rence lorsque le pro­gramme de géo­lo­ca­li­sa­tion le plus cé­lèbre du monde a en­vahi nos jour­nées quand il s'agit de cher­cher un lieu de tra­vail, un ap­par­te­ment, un centre spor­tif ou un su­per­mar­ché ? Il n’y avait pas de façon plus in­ci­sive et proche de la culture de masse pour ex­pri­mer des concepts dé­li­cats qui au­raient, en temps nor­mal, sans doute souf­fert des chiffres ha­bi­tuels et des sta­tis­tiques en­nuyeuses. Des for­mules nor­ma­le­ment cou­pées à l'eau, qui draguent Bruxelles, mais qui éloignent tou­jours un peu plus les clients d'un bar, d’un pres­sing, ou une classe de ly­céens. Peu im­porte si, quelques an­nées au­pa­ra­vant, un tel lexique au­rait été qua­li­fié d'hé­ré­tique voire d'in­com­pré­hen­sible. Au­jour­d’hui, il est ac­cepté, d'abord parce qu’il est ef­fi­cace.

L'ha­bit ne fait pas le moine

Mat­teo l'Eu­ro­péen joue le même rôle que Renzi l'Ita­lien : il em­mène le Vieux Conti­nent vers le même lan­gage mo­derne qui a se­coué la com­mu­ni­ca­tion de la gauche ita­lienne et qui a joué un rôle dé­ter­mi­nant dans son score de 40.8% aux élec­tions eu­ro­péennes de mai der­nier. Le Monde a consa­cré un re­por­tage spé­cial à Renzi dans son édi­tion ma­ga­zine. Dans l'ar­ticle in­ti­tulé, « Com­ment Mat­teo est de­venu Renzi », l'au­teur le dit sé­duit par Jules Cé­sar qui a au­tre­fois conquis la Gaule. En Ita­lie et en Eu­rope, la ré­vo­lu­tion lin­guis­tique de Renzi lui a tout de même coûté quelques cri­tiques acerbes. Aussi bien ses en­ne­mis que ses « amis » de l’op­po­si­tion, tous ont ac­cusé le Pré­sident du Conseil de pro­non­cer des slo­gans vides et de belles pa­roles sans avoir de plan concret pour re­lan­cer le pays. Com­ment ne pas pen­ser alors aux sketchs du co­mique Mau­ri­zio Crozza. L’ha­bit ne fait pas le moine, mais sans une belle robe le moine est lui aussi une per­sonne quel­conque. Il perd les élec­tions et reste pour tou­jours coincé dans l’ano­ny­mat de la dé­faite comme tant d’autres avant lui. Pour l'ins­tant, Renzi tient bon. Mais cela suf­fira-il pour sau­ver le sort de l’Ita­lie et pour chan­ger le cap du conti­nent au centre de google maps ?