L’Europe au comptoir : quand un eurocrate revient au pays

Article publié le 4 février 2013
Article publié le 4 février 2013
Malgré l’interdiction de fumer, des relents de bar fumeux et de nourriture chaude planent dans l’atmosphère éventée. Aussi éventé que le fond de bière qu’il reste dans mon verre. Je ne reviens plus très souvent au pays, dans cette petite ville typiquement souabe, qui commence à m’être étrangère. Ou bien est-ce moi qui le devient.
Je l’avoue : je suis maintenant Bruxellois, un minuscule rouage là où sont nées les directives et les dispositions européennes. Et je suis un forcené. Encore et toujours.

— Eh, toi.

Un homme assis à la table voisine m’interpelle, alors que nous nous levons pour payer l’addition. Je me retourne. Celui qui a parlé se lève et me barre la route. Il me souffle son haleine de bière au visage.

— T’es de la CE, non ? dit-il.

« Dans ton Europe, nous, les Allemands, ne sommes que les trésoriers des Grecs et de tous les autres »

J’estime qu’il doit avoir à peu près mon âge et prononce « t’es » au lieu de « tu es ». Comme tout le monde ici. Comme je le faisais aussi, avant. J’acquiesce, hésitant. Depuis des années, cela semblait plutôt cool de travailler pour le Parlement européen. Mais aujourd’hui, je suis plus prudent. Il parle de « ton Europe » et pointe son index contre ma poitrine.

— Nous, les Allemands, on est que les trésoriers des Grecs et de tous les autres.

Ses comparses, assis à la table voisine, approuvent en hochant la tête avec conviction et portent un toast à l’orateur, trinquant avec leur chope de bière blanche. Qu’est ce que vous faites contre la crise, maintenant ? Que dalle ?

Une opinion bien risquée, à mon avis. Le Parlement européen a tout de même quelques idées à présenter dans ce domaine : la régulation des marchés financiers, des transactions sur les produits dérivés et à haute fréquence, plus d’économies, des réglementations des capitaux propres pour les banques, etc. C’est impressionnant pour un Parlement aussi peu respecté par la plupart de ses citoyens.

« C’est vrai, rien », m’entends-je leur répondre malgré tout. Mon vis-à-vis reste un instant bouche bée. Il ne s’attendait apparemment pas à une telle réponse. « Bah, au moins t’es honnête », réplique-t-il alors, satisfait, et, dégageant sa casquette de sur son front, il me libère généreusement le passage. Je pourrais maintenant me retirer incognito. Mais ce n’est plus ce que je veux. Au lieu de quoi, je lui explique :

- Car la crise de l’euro ne concerne pas la CE.

— Pourquoi donc ? dit-il lentement, l’air surpris.

— Ça n’a aucun sens.

Coup d’état confédéral

Il a raison. Et pourtant, je commence à faire des manières pour répondre. J’ai enfin un congé et je n’ai aucune envie d’avoir des conversations sans fin. Mais ensuite, la colère délie ma langue et tout ce qui s’est accumulé depuis longtemps, bien trop longtemps, déferle : j’explique comment les gouvernements des États-membres de la Communauté européenne, tous, l’Allemagne en tête de liste, ont dupé le Parlement européen, oui, toute la Communauté européenne réunie, comment ils ont facilement conclu des contrats binationaux, les uns avec les autres, sous couvert de parachutes dorés, comme si les partenaires n’étaient pas l’Allemagne, la Pologne ou la France, mais plutôt la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Haïti ou le Mali, comment les gouvernements ont ainsi mis sur la touche le Parlement européen et ont accaparé le contrôle de la Cour de justice européenne. Les médias appellent cela de la politique d’arrière-boutique. C’est en effet l’anti-démocratisation de la CE, un coup d’état confédéral.

Voir la vidéo : « Austérité : le Portugal attaque l’Allemagne  »

Même mon interlocuteur semble maintenant pensif et il rabat sa casquette sur son front. La dureté dont son visage était emprunt auparavant a disparu et j’y vois les marques de l’inquiétude. Comme nous tous, il a également regardé la télévision, alors que les députés du Bundestag devaient se prononcer au sujet des parachutes incompréhensibles. Il a également vu les images montrant les gens descendre dans les rues d’Europe et des dirigeants des États en difficulté financière ravaler leur colère et devoir se soumettre en serrant les dents au plan de rigueur impitoyable d’Angela Merkel. Des États qui se serrent la ceinture jusqu’à l’étouffement, tout comme l’Allemagne autrefois, à la fin de la République de Weimar.

Il a vu ces images, il a senti que quelque clochait avec la CE et il s’en est instinctivement écarté. Nous sentions tous que quelque chose clochait et nous obéissons tous à notre instinct. Nous les Européens avons manifestement une bonne intuition quand notre démocratie prend un coup à l’estomac.

— Merkel dit qu’il n’y a pas alternatives, dis-je en conclusion en haussant les épaules.

La chancelière n’a présenté ses propositions de réforme de la CE que récemment. Beaucoup d’elles sonnent comme un véritable changement.

Mais cela n’a rien d’unanime, il s’agit encore d’une Europe allemande, que l’on présente là aux autres. Merkel est sans aucun doute d’avis que sa nouvelle Europe n’offre pas non plus d’alternatives. En revanche, mon Europe, elle, ne peut que proposer des solutions. Mon Europe est démocratique. Exactement comme l’Europe de l’homme à la casquette.

— ça m’aurait fait ça à vot’place, mais j’l’aurais pas toléré, déclare ce dernier.

J’acquiesce.

— Parce qu’y’a en toi une plus grande part de Grec que tu crois.

 Je reste soudain coi, car je constate que ma prononciation souabe est revenue. Je me mets à sourire d’un air idiot. Il me rend mon sourire. Je suis rentré chez moi.

Photo : (cc)tombeardshaw/flickr