L'Europe a trop de dettes envers la Grèce

Article publié le 3 juillet 2015
Article publié le 3 juillet 2015

[TRIBUNE] Rocco Marseglia est Italien et enseigne la littérature dans les lycées français. Par l'histoire, il nous dévoile les dettes qu'a accumulées l'Europe vis à vis de la Grèce et donc de son passé.

de Rocco Marseglia

Le 17 juin dernier, le Comité pour la vérité sur la dette publique grecque a rendu publics les premiers résultats de ses analyses. Un rapport met en lumière que même avant l’intervention de la Troïka, l’augmentation de la dette n’était pas due à une dépense publique excessive (restée plus faible que celle des autres pays européens) mais au paiement de taux d’intérêt extrêmement élevés.

Le Comité démontre également que les premiers accords visaient surtout à permettre aux banques de réduire leur exposition aux titres publics grecs et qu’au lieu de se révéler bénefiques pour la Grèce, la plupart des fonds prêtés au pays étaient directement transférés aux institutions financières. Tout cela explique pourquoi ces mêmes créanciers qui s’étaient empressés de voler au secours de la Grèce lors des crises précédentes, sont désormais prêts à abandonner le pays à son sort.

Entre humanisme et finance : quelle est notre dette envers la Grèce ? 

En plus de la dette de la Grèce - de nature essentiellement financière - une autre dette, immatérielle celle-ci, s’ajoute : tous les pays européens l’ont contractée envers Athènes.

Nous aurions tort de croire que notre dette réside dans les idées de démocratie, philosophie, mathématiques, médecine, physique, ou dans le théâtre et l’historiographie, dans l’architecture et la rhétorique, dans la mythologie et les innombrables autres secteurs de la culture, que nous définissons avec des mots d’origine grecque. Nous nous complaisons de leur étymologie classique. Mais ces concepts désignent des réalités historiques et culturelles qui remontent à l’antiquité et souvent très différentes de celles d’aujourd’hui : c’est un piège de vouloir voir en eux de simples ancêtres de nos idées ou –pire – les considérer comme étant des catégories universelles dont les anciens Grecs auraient été les découvreurs.

Notre dette est de nature différente : l'Antiquité grecque, reprise et constamment réélaborée, la manière d'interpréter et de concevoir l'Antiquité ont été un moyen puissant par lequel les peuples européens ont pu réfléchir sur eux-mêmes. C’est par exemple avec la redécouverte des textes anciens qu’est apparu l’Humanisme, le premier grand mouvement culturel international et européen. L’art ancien a été le modèle de prédilection pour la Renaissance italienne, et le néoclassicisme de Winckelmann, puis la Grèce ancienne a également inspiré le théâtre élisabéthain, le Classicisme français, le Romantisme allemand, la philosophie antique et moderne, la psychanalyse… Tellement d’idées différentes de l’Antiquité qui ont permis à l’Europe de se penser elle-même, de se définir et de canaliser ses énergies créatives. Le palais du Reichstag – où le Parlement allemand pourrait être appelé à se prononcer sur un nouveau plan d’aides à la Grèce – renvoie aux modèles architecturaux grecs !

Dette et démocratie : entre Périclès et Solon

L’enjeu de la crise grecque est donc beaucoup plus vaste. Athènes a refusé de souscrire aux conditions dictées par les créanciers, conditions qui n’ont jusqu’à présent fait que contribuer à réduire le PIB et augmenter la dette publique (en aggravant davantage le rapport dette/PIB). Mais pas seulement. Elles ont aussi donné lieu à des changements dramatiques dans la société et ont provoqué une crise humanitaire insoutenable. Pour tous les citoyens européens, ce refus doit être une opportunité et un défi : nous sommes appelés à renouer avec les racines humanistes de l’Europe, en replaçant l’homme au centre contre les dérives de l’économie néolibérale.

Alors que les marchés continuent de brûler plus que le montant intégral de la dette grecque, nous sommes amenés à répondre de toute urgence à une grande interrogation politique : quel modèle pour l’Europe ? C’est justement l’antiquité qui nous offre encore une fois les outils pour nous repenser. Nous évoquons, dans une perspective de comparaison d’ordre différent, deux épisodes de l’histoire grecque.

Au lendemain des guerres médiques, Périclès, l’homme politique qui a le plus incarné la démocratie athénienne du Vème siècle av J-C, impose à la Ligue de Delos sa politique impérialiste. Obligés de verser annuellement un impôt qui alimente les caisses athéniennes, les alliés ne peuvent pas quitter la ligue, tout en se transformant progressivement en véritable sujets. Sans suggérer de parallèlismes historiques, la comparaison doit nous rappeler, qu’au sein même de l’Union européenne, la politique des créanciers de la Grèce est de fait une politique de néocolonialisme économique et financier. S’agit-il vraiment de la seule possibilité à laquelle la Grèce doit inévitablement se plier ?

Autre époque, autre histoire : Solon, considéré par les anciens grecs comme le père fondateur de la démocratie, a fait précéder sa réforme constitutionnelle d’une procédure connue sous le nom de seisàchtheia, ou la « secousse des poids » avec lesquels le législateur libérait les paysans de la dépendance économique vis-à-vis des propriétaires, empêchait l’esclavage pour retard de paiement et abolissait les dettes (comme les fruits qui tombent de l’arbre lorsqu’on le secoue, en le libérant de ces poids). Cette mesure a permis de relancer l’économie et a posé les bases pour les réformes démocratiques successives. Retrouver aujourd’hui, en Europe, le sens de l’expression démocratique des peuples ne peut que passer par la « secousse du poids » écrasant de la finance qui alourdit une partie de l’économie.

Le dilemme grec et les peuples d'Europe

« Ti drasô ?, Que dois-je faire ? ». Telle est la question que se posent les héros de tragédies face aux choix impossibles. Les dix millions de Grecs appelés à voter au référendum de dimanche prochain se poseront la même question. Nous, les autres européens avons le devoir difficile et impérieux de soutenir le peuple grec, comme Chrysothémis avec sa sœur Électre« Drasô,  je le ferai : ce qui est juste ne doit pas être objet de débat, il faut au contraire s'exécuter au plus vite ».