L'eurocommunisme, ou la difficile (re)naissance d'une alternative d'extrême gauche

Article publié le 28 juillet 2008
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Article publié le 28 juillet 2008
Après les Verts Européens, le MoDem, le PSE et le PPE ( par ordre de niveau d'intégration Européenne) , il manquait un parti européen à l'appel de ce panorama, l'un des plus récents à s'être constitué, European left ,ou Parti de la Gauche Europeenne (PGE) .
Encore tiraillé par des traditions nationales différentes, la consolidation de ce parti de gauche et son engagement explicitement pro-européen est pourtant un défi majeur pour la démocratie Européenne, et la démocratie tout court.

L'europe cette utopie d'extrême gauche

En ces temps de confusion, il est utile de le rappeler: l'idée Européenne naquit comme une utopie, un horizon lointain et désirable dans l'esprit des visionnaires, qu'ils soient poètes ( Victor Hugo), ou philosophes "socialistes", au sens où on entendait ce terme au XIXème siècle

Proudhon , dans son "principe fédératif", appelait de ses veux une "confédération européenne" elle même constituée de régions et d'organismes fédérées, quand à Marx, il voyait encore plus grand en effaçant les frontières ( ce qui à l'époque, signifiait essentiellement les frontières européennes) dans le combat opposant les possédants et les possédés, prônant la solidarité entre ces derniers.

Tous les deux ont marqué l'histoire de l'Europe au fer rouge ( désolé du jeu de mots), l'un discrètement, notamment à travers le développement de solidarités ouvrières (qui sont aussi la base de nos systèmes de protection social), l'autre en fournissant le substrat d'une religion populaire procurant dignité, solidarité, mais aussi un aiguillon politique pour le progrès social.

Bien sur, il y eut aussi l'URSS dans laquelle la vision messianique pris des allures de cauchemar. Et, direz vous, Proudhon était loin de penser à l'Europe telle qu'elle est. Détrompez vous sur ce dernier point : il affirme clairement qu'il souhaite une monnaie commune, un parlement et une libre concurrence (!), entre autres.

A une époque marquée par la misère ouvrière et les guerre récurrentes entre puissances européennes, il apparaissait clairement qu'un tel horizon était à la fois extrêmement désirable et complètement utopique.

ScreenShot003.jpgL'idéal internationaliste du début du XXeme siècle rejète les état-nations

Le début du XXème siècle sera marqué par l'agitation révolutionnaire dans toute l'Europe, mais aussi par la montée du nationalisme. Jean-jaurès mis en pratique l'internationalisme, au service de la paix, en essayant de tisser des liens entre les partis socialistes d'Europe et les européens.

Après la der des der, le mouvement de la "troisième voie" fait vivre les thèses de Proudhon, aux cotés d'autres inspirations. Ce sont les premiers "alter-mondialistes" et surtout les premiers partisans d'une Europe unie.

Taxés de doux rêveurs , ils semblent l'être à une époque de nationalisme triomphant, dans laquelle l'étau des extrêmes se resserre. Leur démarche est pourtant tout sauf fantaisiste. Les socialistes, nés de la scission du mouvement ouvrier en branches révolutionnaires et réformatrice, sont eux engagés pleinement, désespérément, dans la construction de l'Europe,avec Artistide Briand notamment. Cela sera une constante jusqu'à Mitterand et après lui.

De leurs cotés les communistes ont désormais une voie à suivre, celle définie par Moscou, qui promet le grand soir de la révolution prolétarienne.

La seconde guerre mondiale ne changera pas fondamentalement la donne. Elle fournira aux héritiers de la "troisième voie" l'opportunité de mettre en pratique, avant que le souvenir de la guerre ne s'estompe, une solution pragmatique et concrète pour bannir la guerre de l'europe et garantir son redressement: la CECA. all.jpg

La peur de l'Allemagne, pour "rejeter" le plan B après l'échec de la CED

L'acier et le charbon, principales ressources du développement économique, principale pomme de discorde territoriale, mais aussi principale matière première pour la guerre, sont mis en commun dans une gestion supranationale. la guerre est donc rendue matériellement impossible. L'utopie concrète est en marche.

Les communistes d'europe de l'ouest eux, en particulier français, s'alignent sur Moscou, le vainqueur de la guerre. En 1952, les communistes français, alliés à la droite gaulliste, rejettent la Communauté Europeenne de défense (CED). Officiellement, à cause de sa sujétion à l'OTAN. Les affiches, elles, parlent de la peur et de la haine de l'allemand encore vivace. Comme de coutume, Il n'y eu aucun plan B : la CED était conçue comme une solution au réarmement de l'Allemagne. En son absence, l'Allemagne se réarma..seule, avec l'accord des USA, du Royaume-uni. ced_non.jpg

50 plus tard, toujours rien, ou presque, en matière d'armée Europeenne.

Quelques années plus tard, La CEE naissante et le plan Marshall sont aussi rejetés en bloc par le PCF comme " capitalistes" et ennemis de l'URSS, à la demande de cette dernière. Mais déjà, tout n'est pas si clair et le Parti Communiste Italien se montre plus réservé.

Eurocommunisme, ou la difficile construction d'un "socialisme" à visage humain

Si la mouvance du fédéralisme global, portée par le coopérativisme et le mutualisme, soutien par nature la construction Europeenne, la CEE marque un tournant discret dans le rapport des communistes à l'intégration Européenne. Le communisme français va se caractériser par une mise au second plan à la fois de son indépendance intellectuelle ( vis a vis de moscou) et de ses idéaux internationalistes, incapable de se penser autrement qu'au sein de la nation.

Il en va autrement pour le Parti communiste italien, ou l'état, plus récent et plus faible, n'est pas perçu comme une figure paternaliste mythifiée. Dans ce pays, les luttes sociales ne sont pas en reste : le parti communiste est une force de premier plan, autant sinon davantage qu'en france...mais ici, très tôt, de plus en plus de communistes reconnaissent des vertus dans le projet de CEE et souhaitent y apporter leur soutien, pour plusieurs raisons.

La CEE répond tout d'abord à quelques idéaux évidents. Dans l'après guerre, elle est synonyme de paix retrouvée, et offre une perspective d'un dépassement des nations qui ont conduit à la guerre, dont le souvenir est encore vivace. Le progrès est concret.

Ensuite, la CEE au départ encouragée par les USA, devient un élément d'affirmation autonome de l'indépendance de l'Europe, capable de s'organiser, avec un horizon politique bien plus ambitieux que tout ce qui avait été imaginé, et que les communistes italiens reconnaissent comme une puissance potentiellement capable de s'opposer aux grands.

Enfin, et c'est peut être le plus important, la CEE concours au développement de l'industrie et de l'agriculture européenne, et donc profite aux ouvriers italiens et surtout à la classe ouvrière Européenne toute entière.

Cette fissure dans l'appréciation de l'intégration Européenne par les deux partis communistes commence à prendre définitivement forme ...en 1968. Non pas sur les barricades, mais à l'occasion du printemps de Prague.

Les partis communistes Européens connaissent leurs premières désillusions suite à la répression sanglante de l'URSS, et sont à la recherche d'un autre modèle. Cela aboutira, 8 ans plus tard, à la déclaration de naissance de l'eurocommunisme qui pose comme base la démocratie pluraliste et les libertés formelles, en traçant une voie Europeenne au communisme, indépendant de Moscou. Le parti Communiste (PCI) italien est à la pointe de ce mouvement, avec Enrico Berlinguer , mais aussi Santiago Carillo pour le Parti communiste Espagnol, qui rédigera le manifeste commun.

non20a20la20constitution.jpgNon à TOUTE (rajouté visiblement après impression) constitution Europeenne. il ne s'agit plus ici d'une "autre" europe. La france est décrite comme un système achevé, d'un haut niveau de perfection,forcement mis en danger par l'UE

Au XXIIème congres du PCF, George Marchais rejète ainsi explicitement la dictature du prolétariat. La plus indisposée des grandes puissances ne sera pas Moscou...mais les USA, saisis par la peur que les communistes, devenus respectables entrent dans les gouvernements européens et éloignent encore davantage le vieux continent de leur sphère d'influence ( voir) .

La naissance de l'eurocommunisme concordera ainsi avec l'apogée du communisme à "visage humain" en Europe de l'ouest.

Mais le printemps eurocommuniste sera bref. A peine quelques années plus tard, le PCF fera machine arrière et s'alignera à nouveau totalement sur Moscou à l'occasion de l'invasion de l'Afghanistan puis de l'intervention en Pologne. Santiago Carillo se retire du Partido Communista Español, et il ne reste que le PCI pour poursuivre l'émancipation d'avec l'URSS et tracer une voie indépendante pour le communisme européen.

Epilogue : errements, crépuscule et espoirs.

Une dizaine d'années plus tard, l'histoire donnera raison au PCI et à l'eurocommunisme: le mur tombe, et les républiques populaires, sans l'URSS, sont balayées par les peuples concernés. Le PCI a eut le temps de préparer une alternative, mais Georges marchais, lui soutiendra que le bilan est "globalement positif". L'aveuglement est total...et le désarroi des militants, qui voient toute une vie d'engagement mis à mal par la réalité -justement - du socialisme réel, est plus cruel que jamais .

2626945699_16729b9d71_o.jpg( années 70 : quelque soit la décennie et la question, c'est toujours non)

Le PCI lancera publiquement la question sur l'avenir du parti, dont Nanni Moretti rend compte dans son film "la cosa". il en résultera un éclatement. Le PCF, lui continuera comme si de rien n'était ou presque, ce qui lui sera fatal.

Aux élections Européennes de 1984, le PCI faisait encore plus de 30 %, alors que le PCF était déjà passé sous la barre des 20 %. Aujourd'hui, le PCF tombe sous la barre des 3 %...vidé de son principe marxiste, sans remise en cause essentielle, le parti communiste commence à ressembler à un bateau ivre de l'histoire. Le PCF au fur et a mesure qu'il décline et que s'évapore sa substance marxiste, se réduit de plus en plus à son travers, celui d'un nationalisme et d'une république glorifié comme seul horizon.

Ainsi, bien avant la peur du plombier polonais, le PCF s'oppose à l'entrée de l'Espagne dans la CEE, malgré la volonté du Parti communiste espagnol qui souhaite lui, l'intégrer, tout cela au nom de la "protection des agriculteurs français".

Il n'y a pas lieu de se réjouir de cette dégénérescence. Toute démocratie à besoin d'une alternative crédible et d'un parti populaire pour aiguillonner les gouvernements. A défaut d'un parti populaire les voix du PCF ne se sont pas évaporées...elles sont allées à un parti populiste: le Front National. Les années 80-90 sont ainsi celles des vases communiquants. Pour le reste, la prolifération de groupuscules aux bases charismatiques et médiatiques ne produit aucun encadrement ni alternative concrétè.

Les démocraties européennes et l'europe ont besoin, plus que jamais, d'un parti d'extrême gauche structuré et fort pour organiser les mouvements sociaux et leur donner du sens. Devant la nébuleuse de groupuscules vide d'une critique consistante, le marxisme reste pourtant toujours une philosophie politique cohérente, qui n'a pas trouvé de remplaçants.

Et pourtant, l'eurocommunisme offrait une seconde jeunesse pour les idéaux communistes en lui donnant beaucoup plus de possibilité que dans l'espace national. Au PCF, Philippe Herzog l'avait compris en insistant pour que la campagne du PCF de 1989 soit très explicitement, passionnément même pro-européenne, sans en oublier ses idées radicales.

Sandor en parle bien mieux que moi sur son blog ( j'avais juste deux trois ans de plus que lui, mais je pourrais en dire autant)

Philippe Herzog se sent de plus en plus seul au PCF et il finira par prendre ses distances. A l'orée des années 90, l'ancien grand parti ouvrier menace de se réduire à un "super syndicat" réunissant ce qu'il reste d'employés des entreprises publiques des trente glorieuses ( essentiellement la SNCF et La Poste). Au Parti Communiste Italien, les "Philippe Herzog", communistes ET libres penseurs ont été plus nombreux et ont même intégré les plus hautes instances de l'Etat italien ainsi que de l'UE, au grand dam des conservateurs britanniques. Cela a procuré à ces partis un regain de vitalité, toutefois insuffisant en raison de leur scission et de l'isolement européen des autres partis communistes.

les raisons d'un engagement communiste et de la gauche radicale dans une Europe unie :

Tout n'est pas perdu pour la gauche radicale. Les raisons qui ont poussé le Parti communiste italien vers l'Eurocommunisme sont plus que jamais d'actualité.

L'existence d'une Europe intégrée permet de promouvoir au niveau mondial une voix différente de celle des Etats-unis. Dans le domaine écologique par exemple, le protocole de Kyoto est l'œuvre de l'Europe, et n'aurait pas vu le jour sans elle.

Les idées de gauche les plus radicales peuvent ainsi, pour la première fois, sortir de l'étroit cadre national et trouver une résonance mondiale d'autant plus nécessaire que les luttes ne sauraient réussir, dans un monde globalisé, en étant fragmentées.

Mais le plus important, et le plus sous-estimé reste la possibilité, pour la première fois depuis plus de trente ans, de mettre en œuvre des politiques de gauche de rupture, réellement "anti-libérales", qui n'étaient plus possible dans le cadre national et qui le redeviennent dans un cadre européen.

Ainsi, toute politique protectionnisme, comme le défend Le Pen par un retour aux frontières nationales, est vouée à l'échec. Afin de protéger nos produits, on pénaliserait nos exportations, qui ne bénéficieraient plus du grand marché européen, dont nous dépendons à plus de 70 %. La France n'aurait plus personne à qui "vendre" ses produits, et n'aurait plus qu'a fermer boutique.

Mais une politique protectionniste est désormais rendue à nouveau possible grâce aux institutions Européennes, en particulier au marché commun et au tarif douanier commun. Le problème est d'ailleurs bien la concurrence extra-européenne, asiatique par exemple, et non la concurrence européenne, de niveau voisin, qui est reconnue comme telle par les traités fondateurs ( la "libre concurrence"). Ainsi une politique de protection contre les délocalisations et les importations à l'échelle européenne est économiquement et politiquement possible, au contraire du cadre national.

De même, les politiques de relance de la consommation par l'augmentation des salaires et d'investissements d'état n'est plus possible dans un cadre strictement national, comme l'a démontré la dernière relance socialiste de 1981. L'idée était d'augmenter la croissance économique en stimulant la demande des ménages et le pouvoir d'achat. L'accroissement des salaires des ménages de 1981 a bien conduit à l'augmentation de la consommation dans un tout premier temps...mais en raison de l'ouverture de l'économie française, il s'agissait surtout de produits... étrangers. L'argent investi par l'état "fuyait" en dehors de france, creusant le déficit commercial. Cela fut un échec qui ne conduit rapidement qu'a l'appauvrissement des ménages par l'inflation galopante et le développement du chômage.

Mais les politiques de relance sont désormais à nouveau possible au niveau européen: une relance simultanée de tous les états d'Europe par une politique économique commune annule le problème de la "fuite monétaire", l'essentiel des échanges se faisant à l'intérieur de l' Europe, la fuite se convertie en circulation monétaire.

L'augmentation du pouvoir d'achat européen ( et non d'un seul pays) est ainsi possible et peut contribuer à la relance économique de l'Europe. L'existence du marché commun et de l'Euro sont des outils primordiaux pour cela.

Tout n'est pas aussi simple bien sur, car influencer l'économie est un jeu dangereux, et cet article n'a qu'une prétention synthétique et très généraliste.

Il n'en reste pas moins que l'alternative est bien plus concrète et réelle que tout refuge dans le passé et la nation, fut il glorieux ou "républicain". La PAC fut et reste un exemple concret de politique Européenne interventionniste, tout sauf "libérale", qui à permis aux agriculteurs Européens ne de pas disparaitre sous la pression de la concurrence mondiale.

il manque aux partis communistes et aux "petits" partis d'extrême gauche française et d'Europe de se saisir de cette chance en affirmant très clairement leur soutien à l'intégration européenne y compris et surtout à la réforme des institutions européennes, qui permettent à l'UE de fonctionner toujours mieux et qui sont nécessaires à l'action.

Les institutions européennes ne sont pas le problème, elle sont un élément de la solution, qu'il convient de soutenir en se concentrant, sans se tromper de cible, sur la politique de l'UE.

European Left, le Parti de la Gauche Europeenne (PGE) saura -t-elle seulement en prendre conscience pour les élections européennes de 2009 et faire tourner aux partis d'extrême gauche la page de la rhétorique creuse d'une "autre" Europe et du repli national ?euroelections.jpg.

Les élections européennes a venir ne devraient pas être négligées et laissées à d'autres partis. La mobilisation et l'action peuvent et doivent devenir concrètes, en s'exprimant à travers la principale échéance politique Europeenne.

Ce n'est pas seulement un défi intellectuel pour l'extrême gauche, c'est un défi pour l'avenir de l'Europe, des Européens, peut être même de toute l'humanité.

Le jour ou l'extrême gauche européenne se lancera à nouveau dans la voie de l'imagination, elle retrouvera un dynamisme tel qu'elle n'en a jamais connu.

Espérons que ce jour approche car le peuple désorienté, inquiet, se réfugie à défaut dans les vieilles recettes du nationalisme exclusif, et se passe pour cela très bien des partis de gauche, qui végètent à l'état de groupuscules.

En attendant, tous ceux qui souhaitent rendre l'Europe plus forte et plus proche des citoyens seront intéressés par cette initiative concrète en vue des élections européennes à venir ( cliquer sur l'image ci-contre pour signer la pétition ou lisez ce post

Références et approfondissements :

Document video sur une rencontre du PCF et du PCI des années 80 ou il est fait mention des divergences sur la question de l'Europe

Les États-Unis et l'eurocommunisme, document du CNRS

Un article qui dénote dans l'humanité

Rare synthèse sur les rapports des communistes à l'Europe dans le cadre d'une maitrise à l'ENS (le site n'est plus en ligne, mais on peut retrouver la page à l'adresse suivante )