L'étrange Pasolini d'Abel Ferrara

Article publié le 19 janvier 2015
Article publié le 19 janvier 2015

Pasolini, le nouveau film d'Abel Ferrara sorti le 31 décembre dernier raconte avec beaucoup de détermination le dernier jour de la vie de l'intellectuel et réalisateur italien surnommé « PPP ». Malheureusement , le long-métrage se perd au milieu de ses propres artifices.

Après trois années passées loin du grand écran, Abel Ferrara (Bad Lieutenant, The King of New York, parmi tant d'autres) est de retour avec un hommage à Pier Paolo Pasolini, un court biopic réalisé à l'occasion du quarantième anniversaire de la mort du poète. Ses raisons n'ont rien de surprenant : le réalisateur new yorkais est d'origine italienne (son grand-père était un émigré de Campanie), il a vécu pendant plusieurs années à Rome, s'est déclaré disciple du « PPP » (initiales de Pasolini, ndlr) et a toujours aimé les histoires ambigües, les personnages scandaleux, les thèmes de l'interdit, de la violence et l'évolution de la morale. C'est bien connu, Pasolini colle parfaitement à tout cela. Mais qu'a donc à offrir Ferrara au public ?

Masques spectraux : le fantasme américain de l'écrivain 

Le résultat est presque un portrait grossier. Willem Dafoe porte très bien son masque, la ressemblance est frappante, mais malgré ses efforts, l'acteur américain reste un corps sans âme. Son Pasolini est un cadavre bien avant que la fin, tragique, n'arrive. Il lui manque l'esprit captivant et charismatique, la douceur, l'hésitation, la fierté du vrai Pier Paolo. Quant au choix, malheureux, du bilinguisme, il donne lieu à des scènes très burlesques : tous les acteurs italiens parlent en italien entre eux, mais quand vient le moment de s'adresser à Pasolini/Dafoe, ils se mettent à parler anglais. L'acteur ne jongle d'ailleurs pas si habilement entre l'anglais-américain et l'italien-américain qu'il utilise pour quelques phrases de circonstance. Une double personnalité gênante pour un personnage qui devrait être totalement immergé dans son environnement. Le spectateur est tout aussi confus que le personnage : ainsi Pasolini devient, effectivement, un étranger. La parfaite représentation du fantasme américain de l'auteur. Et ainsi tous les autres éléments du film sont également des « spectres », des dialogues anglais vides et forcés - qui semblent n'être là que pour souligner tous les noms italiens énoncés dans le film - aux personnages secondaires, sortes de caricatures, au cadre romain artificiel en passant par les épisodes narratifs hors cadre.

De manière globale, le biopic modèle de Ferrara essaie en vain de mélanger d'un côté un documentaire plein de citations et une fiction trop visionnaire. Même si l'on passe au-dessus de l'aventureuse messe en guise de scène finale du meurtre, et dont le but est seulement d'examiner des insultes homophobes (alors même qu'on ne sait pas encore bien de quoi il en retourne), ce qui frappe le plus c'est la réalisation des projets incomplets : de l'ultime livre Petrolio et au projet de film Porno-Teo-Kolossal. Ferrara imagine quelques séquences de ces deux oeuvres en s'inspirant du style du dernier film de Pasolini, c'est à dire en tendant vers une atmosphère extravagante et un érotisme irrévérencieux et en invitant un Ninetto Davoli (acteur italien, ndlr), désormais bien âgé, qui se prête volontiers au clin d'oeil. Nous nous retrouvons alors face à une matière hypothétique et tellement intime qui, il faut bien l'avouer, brûle trop dans les mains d'autres personnes que Pasolini. Quoi qu'il en soit, les divagations hyperboliques de l'esprit du personnage visent à traduire un esprit inquiet, une vie consumée par le vagabondage des pensées et du corps. Le réalisateur tient beaucoup à la représentation de l'univers de Pasolini et il en énumère les éléments les plus saillants et les plus célèbres comme sa passion pour la musique et le foot, l'amour de la mère, son admiration béate du système, ses invectives sans merci, sa sexualité problématique. Des interviews et des monologues inclus, qui reprennent les vraies paroles de l'artiste, transpire sa vive rébellion face au modernisme, le désir et l'exigence d'expérimentation expressive, son rapport complexe au monde et son caractère prophétique. Le tout condensé sous la « dark touch », crépusculaire et agressive de Ferrara.

Un hommage difficile à l'Italie et à l'héritage de Pasolini 

Comme le réalisateur l'a lui-même expliqué, ce film est un hommage à son pays d'origine, « à la langue italienne et à l'Italie », un regard extérieur, pour autant qu'il puisse l'être, sur une figure du fascinement intellectuel international. L'angle choisi du dernier jour de la vie de Pier Paolo dans l'intimité de sa propose maison, de ses pensées et de ses évasions, est une excellente idée et on y retrouve la même rigueur et la même passion. Néanmoins cette représentation, trop absorbée par la mise en scène, manque de naturel et de vérité. Si Pasolini affirmait que la mort conduit à une sorte de montage (cinématographique) de la vie, Ferrara compile ce montage au dernier jour de l'existence du poète. L'ultime jour de Pasolini veut contenir tout Pasolini, le présenter à ses fidèles comme aux profanes, mais il n'en émerge que peu de choses. Les ombres qui s'allongent sur le monde, les fantasmes qui coagulent dans l'esprit.

Marqué par la brusque interruption de sa vie, de ses réflexions et de ses projets, le dernier jour de Pasolini a en effet un caractére magmatique et insondable. Celui même que l'on retrouve dans Écrits corsaires, dans Lettres luthériennes, ou dans l'attaque contre « la mutation anthropologique ». Il est difficile de pénétrer l'état d'esprit d'un poète, qui, déchiré par près de 33 procédures à son encontre, vécut le rejet d'une société qui condamnait la liberté d'expression sous l'égide de la morale bourgeoise et d'une religion (en)fermée sous le joug du dogme. « Nous sommes tous en danger », avertissait-il. Aujourd'hui, Pasolini représente un chapitre historique complexe et problématique, une figure « marginale » qui nous avait déjà avertis des risques de la mécanisation, de l'éradication et de l'homogénéisation d'une société au sein de laquelle les personnes âgées n'ont pas leur place. En ce sens, sa voix nous parle encore, à la manière d'un avertissement ou comme une conscience. Et malgré tout, elle peut encore aussi se traduire dans d'autres films.

Pasolini - Bande-annonce