L'étrange histoire d'un jeune italien retrouvé mort au Caire

Article publié le 29 mars 2016
Article publié le 29 mars 2016

Le 25 janvier 2016, le chercheur italien Giulio Regeni disparaissait au Caire, en Égypte. Le 3 février, son cadavre est retrouvé sous un pont, affichant des signes évidents de torture. Une indignation institutionnelle, la colère et l'effroi ont marqué les semaines qui ont suivi. Pourtant, plus d'un mois après les faits, la vérité sur la mort de Giulio est toujours méconnue.

Beaucoup de choses peuvent se faire en mois. Un cours intensif de langue, un long voyage à l'étranger, mais aussi lancer concrètement une enquête pour homicide.

Cela fait plus d'un mois qu'a été retrouvé le corps inerte de Giulio Regeni, le chercheur italien assassiné et abandonné sous un pont de l'autoroute reliant Le Caire à Alexandrie, après avoir été torturé pendant plusieurs jours. Les investigations semblent, quant à elles, à peine commencer.

La rumeur de l'espion

Giulio Regeni, 28 ans, étudiant à l'Université de Cambridge et séjournant au Caire afin d'écrire une thèse sur les mouvements syndicaux indépendants en Égypte, disparaît le soir du 25 janvier 2016. L'affaire se conclue une semaine après de façon effroyable : le 3 février, son corps est retrouvé sans vie, avec des signes évidents de torture.

Immédiatement, les autorités égyptiennes avancent l'hypothèse que le chercheur était en contact avec les organisations criminelles locales, ou qu'il s'agirait d'une vengeance. Une théorie fraîchement depistée, qui sera démentie sur le champ par son entourage et par l'autopsie effectuée par les autoritées italiennes : aucune trace de subtances illicites dans le corps, mais de multiples marques de coups et tortures qui se seraient prolongés pendant au moins 6 à 7 jours. Une torture systématique que seule la Sécurité Nationale égyptienne (Amn el-Dawla) serait capable de commettre, comme elle a l'habitude de faire avec ses prisonniers.

Selon le parquet de Rome, qui enquête sur l'homicide, un des points fondamentaux serait que « Giulio Regeni n'était pas surveillé avant le 25 janvier, et que les causes de son meurtre sont à vérifier autour de la recherche qu'il réalisait sur les syndicats indépendants égyptiens », affirme Giuseppe Acconcia, journaliste de Il manifesto et chercheur expert sur le Moyen-Orient. « Cela exclut la plus diffamatoire des accusations - celle que beaucoup d'Égyptiens répètent à n'importe quel étranger - selon laquelle il serait un espion. Giulio était un chercheur sérieux et rigoureux,  "précurseur pour l'Europe" », continue-t-il.

Se trouvait-il alors en ligne de mire? Difficile à dire. Néanmoins, selon différentes reconstructions, des faits inquiétants apparaissent. « Les proches de Giulio craignaient avoir été repérés puis photographiés après avoir participé à l'assemblée syndicale le 11 décembre dernier. Mais aussi lors de rencontres avec quelques syndicalistes, comme Fatima Ramadan et Amr Assad, que Giulio Regeni comptait parmi ses contacts permanents », affirme Acconcia. Même Giulio, dans un message envoyé à un ami, révèle avoir été photographié par des « individus suspects » durant la même assemblée. Il semblerait en outre que, les jours précédents le 25 janvier, la police se soit rendu chez Giulio en menaçant de perquisitionner son domicile.

Tout converge vers le gouvernement d'Al-Sisi

« Giulio parlait très bien l'arabe. Il pouvait passer pour un Égyptien, nous révèle un ami. Il est donc plausible que Giulio Regeni ait été arrêté ce soir-là pour un simple contrôle. » C'est aussi ce que rapporte Acconcia : « Au même moment, 5 000 habitations sont perquisitionnées en Egypte. Suite au cinquième anniversaire des protestations de la place Tahrir, les autoritées égyptiennes craignaient l'organisation de manifestations, qui n'ont finalement pas eu lieu ». Toutefois, certains points doivent encore être éclaircis. Un homme comme Giulio Regeni aurait dû bénéficié de la « protection » de son passeport. L'arrestation, la torture et le meurtre d'un académicien étranger aurait clairement dû répandre (comme c'est déjà actuellement le cas) une mauvaise image sur les agissements du gouvernement égyptien destiné à « contrôler » son opposition : un contrôle fait de sang, de torture et de barbarie. 

Serait-ce donc une erreur ? Différentes possibilités sont à l'oeuvre. « La nationalité italienne, la réticence qu'il avait à impliquer ses collègues chercheurs ou activistes, doivent avoir déclenché le passage d'un dispositif à l'autre, de la Sécurité égyptienne jusqu'au lieu de la torture », assure Acconcia. Il est aussi possible que les concernés se soient rendu compte trop tard de l'erreur commise : les supplices auraient commencé bien avant que les bourreaux apprennent l'identité de la personne qu'ils avaient sous la main. Bien avant aussi, qu'ils ne réalisent qu'ils ne pouvaient pas laisser partir une personne de ce ressort. Un cadavre attire l'attention, mais pas plus qu'un académicien torturé qui raconterait ce qu'est capable de faire la Sécurité égyptienne. « Ou encore, toujours selon Acconcia, supposons qu'il n'ait jamais été identifié comme un étranger, il se pourrait alors qu'il ait été confondu avec un de ses amis égyptiens, considérés comme des opposants politiques. »

Dans tous les cas, la responsabilité retombe sur le gouvernement égyptien d'Al-Sisi. Au pouvoir depuis son coup d'État en 2013, au grand dam du démocratiquement élu Morsi, Al-Sisi s'est fait connaître par une répression effrénée de ses opposants politiques, provoquant un climat d'agitation collective à l'égard des étrangers, ce qui aboutit souvent à des accusations d'espionnage. Même s'il s'agissait d'une erreur, cela ne serait jamais arrivé dans un pays où enlèvements, tortures et homicides d'académiciens, activistes et journalistes ne sont pas à l'ordre du jour. Les chiffres sont accablants : en 2015, 474 Égyptiens seraient morts de la main des forces de sécurité, et plus de 700 actes de torture auraient été effectués.

Un souci diplomatique

Les réactions en Italie ne se sont pas faites attendre, depuis les posts sur les réseaux sociaux jusqu'au « sit-in » organisé par Amnesty International en face de l'Ambassade égyptienne à Rome. Ce qui semble avoir servi à quelque chose, puisqu'une meilleure collaboration entre les Égyptiens et l'équipe d'investigation italienne envoyée au Caire a été observée.

Cependant, personne du gouvernement Renzi n'a accusé le Caire - ne serait-ce qu'indirectement - d'avoir sa part de responsabilité. Ni dans ce qui crée le climat de suspicion et de chasse à l'étranger ni dans les méthodes dignes de Guantanamo, généralement utilisée par Amn el-Dawla. Rien de tout cela. Seulement une réclamation (on ne peut plus usuelle) d'identification des responsables, avec noms et prénoms. Pas même une réaction par rapport à la collaboration dérisoire des autorités égyptiennes avec les enquêteurs italiens. Et il n'y a aucun signe, à part la symbolique (et nécessaire) rhétorique de circonstance, qui prouvent que le gouvernement italien soit prêt à engager une réelle pression diplomatique sur l'Égypte. Ironie du sort : le Parlement européen vient de voter une décision qui « condamne avec fermeté la torture et l'assassinat du citoyen européen Giulio Regeni », un geste d'une grande valeur symbolique certes, mais qui ne reste qu'un geste. Enfin, le 9 mars, Paola et Claudio Regeni, les parents de Giulio, ont été reçu par le président de la République italienne, Sergio Mattarella.

F Reste à savoir s'il s'agit de diplomatie ou d'un manque de poigne. Ce n'est pas tout. Deux points méritent une attention particulière. Premièrement, la compagnie pétrolière ENI, controlée en partie par le Trésor public italien, a annoncé l'an passé la découverte d'un énorme gisement de gaz naturel sur le territoire égyptien. Un gisement qui pourrait subvenir aux besoins du pays pour les prochaines décennies. ENI a lancé un gros plan de développement de la zone, qui apporterait d'énormes bénéfices économiques pour l'Égypte comme pour l'Italie. Autrement dit, une situation à l'issue de laquelle tout le monde ressort vainqueur. Sur demande de la famille Regeni, la compagnie ENI a déclaré vouloir une vérité claire sur les circonstances. Seulement, l'investissement s'élève quasiment à 7 milliards d'euros. Difficile de renoncer à un tel montant.

Deuxièmement, l’Égypte est un élément géopolitique capital dans la lutte contre Daech en Libye. Le pays constituerait un important support logistique dans le cas d'une éventuelle intervention militaire. C'est un sujet probablement trop important pour soulever un tollé diplomatique. Du reste, il n'est pas non plus envisageable d'ignorer les affaires. Pecunia non olet (l'argent n'a pas d'odeur). Mais le sang oui. Surtout celui d'un jeune homme de 28 ans, retrouvé mort sous un pont de l'autoroute qui rattache Le Caire à Alexandrie.