L’étrange histoire de Tigran Hamasyan

Article publié le 26 août 2013
Article publié le 26 août 2013

En un quart de siècle, il a tout raflé. Les prix, la récompense éternelle de ses pairs et la maturité nécessaire pour accoucher d’albums aussi modernes que surprenants, dont le dernier sort aujourd’hui. Tant et si bien qu’on se demande si ce pianiste arménien n’a pas grandi à l’envers. Rencontre hors du temps avec un jeune qui a beaucoup fait le mûr. 

Que dire à propos d’un mec qui a commencé à faire de la musique à 3 ans, gagné un premier prix de musique à 16 et une des plus importantes distinctions du monde du jazz à 19 ? Qu’il est petit. N’y voyez pas là de basses intentions, juste un constat : Tigran doit mesurer 1m65 et a bien failli se retrouver macrocéphale. Qu’importe, l’histoire le taira, les photos de presse feront le reste et le bonhomme continuera d’être, sans doute, beaucoup plus impressionnant sur un tabouret.

Pour 100 balles de plus

Parce qu’au-delà des centimètres, le musicien de 25 ans, qui se tient là en face de nous, est un gros morceau. En un quart de siècle, Tigran a d’ores et déjà le palmarès des plus grands : le 1er prix des Jazz à Juan Révélations en 2003, de la critique et du public au Montreux Jazz Festival la même année, un prix à Monaco deux ans plus tard et le 1er prix de piano jazz du Thelonious Monk Institute of Jazz reçu des mains d’Herbie Hancock en 2006. « J’essaie de ne pas prêter trop d’attention à ça, bredouille-t-il dans sa barbe de 100 jours. La musique n’a rien à voir avec la compétition. » Il n’empêche. On ne gagne jamais autant, par hasard. Et pourtant, les trophées ne semblent pas avoir façonné l’Arménien qui se confond en lapsus lorsqu’on souligne que c’est quand même dingue d’être comparé à Hancock et Keith Jarrett à l’âge de 20 ans : « People have to complain (se plaindre, ndlr)…euh. To compare. » Il poursuit : « Et c’est la pire des choses quand tu as déjà tes propres projets. »

C’est vrai que des projets, Tigran en a plus que des breloques. Calé sur le rythme frénétique d’un album par an, le jeune pianiste sort son cinquième album le 26 août. Produit d’une ribambelle de rêveries qui fermentent depuis quelques années, Shadow Theater est le deuxième « vrai » opus solo de l’artiste. Habituellement porté sur l’impro, le garçon - qui emprunte volontiers au jazz, à la pop onirique tout comme au folklore arménien - a voulu faire de sa nouvelle chose un disque écrit. « Cet album, c’est du song-writing, explique-t-il. Les morceaux ont maturé longtemps puisque j’en ai écrit une bonne moitié en 2006. Après, j’aime toujours l’imprévu. En 2008, quand j’ai eu l’inspiration pour "Road Song" (premier single de l’album, ndlr), j’ai couru dans un studio et j’ai enregistré le morceau en une journée pour 1 000 dollars. »

25 ans, toujours mytho

Tigran a pensé et réalisé le clip lui-même dans la mesure où l'équipe originelle de tournage l'a lâché en plein vol. Au milieu du clip d'ailleurs, il s'en émeut.

25 ans, toujours mytho 

Derrière les partitions et le soin apporté à distinguer la musique arménienne, il y a une vision. « Quand ils vont voir jouer quelqu’un, les gens payent généralement pour un mensonge, un truc qui n’existe pas. Et les musiciens jouent pour leur faire comprendre que rien n’est vrai. L’idée de mon Shadow Theater c’est de dire "hé les gars ce que vous venez voir, c’est que du vent" ». Faites votre choix mais à 25 ans, quand on philosophe de la sorte, soit on est cynique, soit on est déjà vieux.

En réalité, Tigran Hamasyan a juste grandi plus vite que les autres. Entre deux et trois ans, il se rue sur un piano juste parce qu’ « [il] aimait le son ». Si ardemment, qu’il ne faut pas 2 secondes à son père pour qu'il comprenne que le fils est destiné à la complainte. Le paternel lui colle un prof à 5 ans. A la ville, Tigran évolue dans une école de musique où il restera 10 ans. A la maison, le gamin grandit au sein de deux univers différents. Celui de son père, fan de rock classique tendance « heavy guys » (Led Zeppelin, Nazareth…). Et celui de son oncle, rompu au jazz et au bebop. « C’est grâce à lui que j’ai mené une carrière de jazz. C’est lui qui m’a orienté vers les meilleurs profs. On avait une relation très spéciale en fait. Il me conseillait, me manageait. Une sorte de parrain, en fait. » La suite s’écrit dans le labeur dont le but sera d’apprendre par coeur la grammaire et la conjugaison du jazz classique pour être ensuite en mesure d’improviser. « Je n’écoutais que ça, et je trouvais que tous les autres styles de musique… ben c’était de la merde », balance-t-il, très sérieusement. « Puis un jour, mon oncle m’a emmené boire des coups à Erevan (capitale de l'Arménie, ndlr) dans un drôle d’endroit où un groupe mixait du jazz et de la musique traditionnel d’Arménie. J’ai pris une grosse claque. »

La Californie, l'Arménie et Jumanji

Entretemps, la famille est partie s’installer à Los Angeles afin de rejoindre une communauté arménienne « assez impressionnante » mais surtout pour fuir un pays qui, dans les années 90, n’a pas su gérer son indépendance (acquise en 1991, ndlr) et s’est retrouvé miné par les innombrables sécessionnismes. Hors du temps, en Californie, Tigran monte un groupe, Aratta Rebirth, du nom d’un pays fictif inventé par les Sumériens. De l’Arménie, le musicien gardera la musique « tellement importante dans la vie de tous les jours qu’elle n’est même plus considérée comme un art ». Sur Shadow Theater, les boucles de voix se répètent, s’harmonisent avec d’autres ornements puis des mélodies pianotées dans un ensemble proche de l’ultrascore si cher à ce bon vieux Chassol. Pour expliquer, l’artiste tape la mesure sur ses genoux. Comme un gosse. Pourtant, lorsqu’il sourit, Tigran a les traits d’un vieux monsieur, tirant plus vers ceux d’un Robin Williams période Jumanji que d’un jeune en Erasmus. Que faut-il comprendre ? Que notre homme a vécu trop de choses en peu de temps. Que faire partie des grands quand on est petit, c’est peut-être grandir trop vite. Et qu’on tient peut être là une étrange histoire à la Benjamin Button.