L'étrange cas des Oriundi italiens, entre foot et identité

Article publié le 8 juillet 2014
Article publié le 8 juillet 2014

La question des foot­bal­leurs étran­gers d’ori­gine ita­lienne qui jouent pour l’équipe na­tio­nale se pose depuis près d’un siècle. Si une issue semble s'ouvrir pour les stars de la Nazionale, des milliers d'enfants d'immigrés italiens dribblent toujours dans une surface bureaucratique plus que vaseuse.

On se rap­pel­lera du Mon­dial bré­si­lien comme le tour­noi de la double na­tio­na­lité. Dans une com­pé­ti­tion où près de 274 foot­bal­leurs possèdent deux pas­se­ports, un grand débat de société s'est immiscé dans le pas­sage d’une équipe à l’autre où la fron­tière entre droit du sol et droit du sang n’est plus sa­crée. 

Glissement de terrain

L’Eu­rope connaît bien le cas des foot­bal­leurs, fils d’im­mi­grés de se­conde ou de troi­sième gé­né­ra­tion. C’est no­tam­ment le cas de la Suisse, de la France « black-blanc-beur », de l’Al­le­magne, de la Hol­lande ou de la Bel­gique. Seulement en Ita­lie, comme souvent, la si­tua­tion est dif­fé­rente. Communauté à part, les « Oriundi » (les étran­gers d’ori­gine ita­lienne, ndt) focalisent toute l'attention lorsque l'on s'intéresse au sujet de la double-nationalité dans le foot. Le terme a trouvé ses ori­gines dans le sport et s’est en­suite ré­pandu dans la so­ciété. Il dé­rive du latin oriri, « être né » et dé­signe ceux qui sont nés dans des pays étran­gers mais qui descendent d'an­cêtres ita­liens, puis « ob­tiennent » la na­tio­na­lité ita­lienne. Récémment, Cesare Pran­delli, l'ex-entraîneur de la sélection italienne (il a démissionné suite à l'élimination de la Nazionale à la Coupe du Monde 2014, ndlr) a dé­claré que les Oriundi étaient « les nou­veaux ita­liens » et en a d’ailleurs convo­qué deux, Ga­briel Pa­letta (né en Argentine) et Thiago Motta (né au Brésil). Ce­pen­dant, dans son his­toire, la Na­zio­nale en comp­te 42, dont la moi­tié est ar­gen­tine : du qua­tuor des an­nées 1930 - At­ti­lio De­ma­ria, En­rique Guaita, Luis Monti et Rai­mundo Orsi - jus­qu’à celui qui reste le plus capé des Oriundi - Mauro Ger­man Ca­mo­ra­nesi - en passant par Juan Al­berto Schiaf­fino, Omar Si­vori et José Al­ta­fini, pour ne citer que les noms les plus cé­lèbres.

Comme chan­tait Paolo Conte dans « Su­da­me­rica » : « L’homme qui est venu de loin a le génie d’un af­front/ Mais il gagne re­li­gieu­se­ment son pain et re­garde les étoiles de l'Uruguay/ Ah Amé­rique du sud… » Et si l’homme en question n’est pas un foot­bal­leur pro­di­gieux ? La ques­tion sur­git systématiquement lorsqu'un immigré n'obtient pas de bonnes prestations sur le terrain. Un slo­gan na­tio­na­liste affirme par exemple que la na­tio­na­lité, ne s'offre pas, elle se mé­rite. Est-ce une condi­tion de mé­rite que de bien jouer au foot ? Pour­quoi d’autres potentiels Oriundi n'auraient pas les mêmes chances que les stars du bal­lon rond ? Une chose est sûre : il est aujourd'hui plus fa­cile d’obtenir la na­tio­na­lité ita­lienne pour un joueur descendant d'un ar­rière-grand-père ita­lien que pour les fils de mil­liers d’autres qui ont émi­gré à par­tir des an­nées 50.

une fe­nêtre de 5 ans pour ré­cu­pé­rer sa na­tio­na­lité

De­puis 1945, lorsque les lois sur l’im­mi­gra­tion sont de­ve­nues plus sé­vères, beau­coup d’im­mi­grés italiens ont été contraints de se faire na­tu­ra­li­ser dans leur pays adop­tif. Mais tout a changé en 1992. En effet, avant cette date, la double na­tio­na­lité n’était pas re­con­nue donc ceux qui choi­sis­saient de se faire na­tu­ra­li­ser per­daient au­to­ma­ti­que­ment leur na­tio­na­lité d’ori­gine. Depuis l'introduction du nouveau texte, il est désormais pos­sible de ré­cu­pé­rer sa nationalité italienne dans une pé­riode de 5 ans.

Cependant, le gou­ver­ne­ment n’a rien fait pour in­for­mer ses « bre­bis égarées ». Au­cune no­ti­fi­ca­tion, au­cune lettre, aucun té­lé­gramme n’ont été transmis. Des milliers de personnes ont donc continué à se priver de leur nationalité italienne sans savoir qu'il était possible de la récupérer. N'aurait-il pas été plus lo­gique d'établir un dé­cret ré­tro­ac­tif per­ma­nent qui au­rait per­mis à ceux qui l’au­raient dé­siré de ré­cu­pé­rer leurs droits et de com­men­cer les pro­cé­dures au­près de l’am­bas­sade ? 

In­utile de souligner qu’une telle po­li­tique a clai­re­ment laissé de nombreux fils d'Ita­liens sans au­cune re­con­nais­sance. C’est le cas de Laura D’Ame­lio. Cette italo-ca­na­dienne a pu­bli­que­ment par­tagé sa dra­ma­tique ex­pé­rience alors que ses ra­cines fa­mi­liales, cultu­relles, et lin­guis­tiques sont pro­fon­dé­ment liées à l’Ita­lie.

Dribbles dans la bureaucratie

« Pen­dant une grande par­tie de ma vie je me suis sen­tie ita­lienne. Aussi bien mes grands-pa­rents pa­ter­nels que ma­ter­nels sont nés ici, tout comme mes pa­rents et la ma­jo­rité de ma fa­mille, sauf moi », écrit-elle sur son blog. « Lorsque quelques an­nées au­pa­ra­vant j’ai demandé ma na­tio­na­lité ita­lienne, on me l'a re­fu­sée. À ce qu’il pa­raît, il y avait une pé­riode de 5 ans, du­rant la­quelle les italo-ca­na­diens pou­vaient de­man­der la double na­tio­na­lité que j’ai perdue étant jeune. J’ai été et reste tou­jours bles­sée. »  Pour Laura, la seule pos­si­bi­lité d’ob­te­nir la na­tio­na­lité ita­lienne se­rait de ré­si­der 10 ans en Ita­lie. Ce qui si­gni­fie­rait de fait na­vi­guer dans un cau­che­mar ad­mi­nis­tra­tif, épou­ser un ita­lien, ou tra­vailler pour le gou­ver­ne­ment de Rome pen­dant 5 ans, dans les forces ar­mées par exemple. 

« Lors­qu’ils te disent que tu n’es pas Ita­lienne alors que tu as tou­jours pensé l’être, tu res­sens un grand sen­ti­ment de confu­sion. On en vient à se de­man­der qui a le droit de dé­ci­der de ton iden­tité cultu­relle et de ta vie. Il y a des per­sonnes qui ont un pas­se­port et d’autres qui vivent sim­ple­ment leur iden­tité. » Laura conti­nue amè­re­ment : « peut-être que je ne pour­rai pas vivre li­bre­ment en Ita­lie, mais je me sens ita­lienne et je suis ici pour connaître mon identité ita­lienne, la façon dont je pour­rais la vivre et sur­tout qui je suis ».

Les doutes et les in­quié­tudes des per­sonnes comme Laura D’Ame­lio per­durent. De­main, si vous vou­lez évi­ter un drame de ce genre à votre en­fant, nous  vous conseillons de l’ins­crire dans une bonne école de foot et d'es­pé­rer qu’il de­vienne un cham­pion. Peut-être que là, on pourra lire « Ré­pu­blique ita­lienne » sur son pas­se­port.