Letizia Battaglia : Palerme à feu et à sang

Article publié le 19 mars 2016
Article publié le 19 mars 2016

C'est la personne qui a sans doute le mieux photographier la folie de Palerme des années 70 et 80. Les crimes, la pauvreté, les corps ensanglantés, les gamins avec des flingues et les sourires crispés. Aujourd'hui, la capitale de la Sicile rend enfin hommage à Letizia Battaglia, sa plus belle témoin. 

Letizia Battaglia vient de revenir à Palerme. En fait, elle n'en est jamais vraiment partie. C'est donc sa ville qu'elle a décidé de raconter avec plus de 140 photos, toutes en noir et blanc, aux Cantieri Culturali della Ziza. À l'inauguration de « Letizia Battaglia Anthologia », il suffit de lire dans les yeux de chaque individu. À certains ces images évoqueront une douleur, de la nostalgie. Aux plus jeunes, le regret d'un époque jamais vécue. Un fil subtil, comme celui qui tient ces photos, qui réussit à lier tous les visiteurs grâce à la photographe palermitaine la plus appréciée au monde. Ce fil, c'est l'amour pour Palerme.

« Une sorte de folie amoureuse »

Il est impossible de décrire Letizia Battaglia sans parler de Palerme, son grand amour qui, comme toutes les histoires passionnées, se mélange à la folie, le désespoir, la souffrance, les hurlements, les pleurs, la chair, le sang, la sueur, les corps, les regards. Quelque chose de difficile à expliquer avec de simples mots. « J'avais toujours Palerme en tête, j'avais même la nostalgie de la ville. Une sorte de folie amoureuse que l'on pourrait avoir pour son enfant handicapé ou un amant qui ne ne veut plus de vous », affirmait-elle dans une interview.

Vous trouverez aux Cantieri Culturali 50 années d'histoire italienne et de vie quotidienne : le sang de victimes assassinées, le désespoir des femmes qui ont perdu leurs hommes, l'orgueil des magistrats, mitigés entre détermination et renoncement, l'insolence des jeunes de la rue, la douceur de gestes quotidiens. Une anthologie est un recueil d’œuvres choisies par un auteur, cette définition colle parfaitement à cette exposition. Toutes les photos sont les pages d'une œuvre unique, les récits d'un roman, les pages d'une histoire que seules des images pouvaient raconter.

La force du contraste 

La force du contraste constitue le point fort de Letizia Battaglia. Ce contraste, ce sont les coutures d'un drap qui servira à couvrir un cadavre ensanglanté ou le poster de la Coupe du Monde 1982 qui représente un jeune, immobile, face à un triple homicide. C'est la « douceur de la main » du juge Cesare Terranova criblée de balles, l'enfance d'une petite fille avec des cernes qui sert un ballon, la quiétude d'un homme couché sur le lit d'une famille ravagée par la pauvreté. C'est un enfant qui porte une arme à feu, les traces d'urine des passants sur les murs du Palazzo Reale (Palais Royal), ou encore deux fiancés inexplicablement mélancoliques.

Letizia Battaglia nous a raconté la rue et la vie, la société sous ses aspects positifs et négatifs. Elle a saisi, avec son objectif, les sourires de Leonardo Sciascia (écrivain, journaliste et homme politique, ndlr) et Renato Guttuso (artiste peintre, ndlr), ainsi que le regard furieux de Leoluca Bagarella (sur la photo plus haut, ndlr) lors de son arrestation. Elle a réussi à décrire la fierté de Giovanni Falcone (juge italien, assassiné par la mafia, ndlr) aux funérailles du général Dalla Chiesa et la frénésie impuissante d'Andreotti aux cotés d'Ignazio Salvo (photo qui servira comme élément cité dans le procès contre le représentant le plus puissant de la Démocratie Chrétienne, ndlr). Elle a capturé le désespoir du jeune Sergio Mattarella (juriste et homme d'État, ndlr) traînant son frère Piersanti hors de sa voiture, ainsi que les regards insolents des représentants mafieux au Procès des 114. Letizia Battaglia n'a que faire des représailles. Elle devait être là. Même a portée de coups, crachats, insultes ou, plus rarement, avec quelques sourires et des poignées de mains. Quand on lui a demandé pourquoi elle n'avait jamais photographié « ce qui est beau », la photographe a répliqué que, sous un ciel bleu merveilleux, se trouvait toujours un corps inerte ou un jeune homme vendant de la drogue. Comment pouvait-elle photographier la beauté ?

« Letizia, qui sait si c'est toi qui as réussi à emporter le monde ou bien si c'est le monde qui est parvenu à t'emporter ? Après tout, peu importe », a écrit Attilio Bolzoni, une des nombreuses personnalités à avoir rendu hommage à l'artiste dans l'ouvrage qui accompagne l'exposition. Peu importe donc. Ce que l'on sait en revanche, c'est que Palerme rend finalement hommage à Letizia Battaglia, splendide octogénaire qui avec son carré roux et ses yeux pleins de vie. Aujourd'hui, l'artiste offre son sourire et des autographes à la ville qui la célèbre, après l'avoir privée, pendant des années, de la reconnaissance qu'elle lui devait.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Palerme. Toute appellation d'origine contrôlée.