L’été des poissons volants : itinéraire d’une coproduction franco-chilienne

Article publié le 24 avril 2014
Article publié le 24 avril 2014

L’été des poissons volants offre une délicate évocation du conflit mapuche. Cette histoire de choc des cultures n’aurait pas vu le jour sans une coopération européenne entre le festival de San Sebastian en Espagne et le festival Cinélatino de Toulouse : le film a gagné en 2013 le prix Cinéma en construction qu’ils décernent de concert. Nous avons rencontré la responsable du prix pour Cinélatino.

cafébabel : Pour com­men­cer, est-ce que tu peux pré­sen­ter un peu Ci­néma en construc­tion ?

Eva Morsch Kihn : Ci­néma en construc­tion, c’est un dis­po­si­tif d’aide à la fi­na­li­sa­tion de films, donc de work in pro­gress la­tino-amé­ri­cain, qui est le fruit d’une co­opé­ra­tion eu­ro­péenne entre le fes­ti­val de San Se­bas­tian en Es­pagne et le fes­ti­val Ci­né­la­tino de Tou­louse en France. Les deux fes­ti­vals se sont as­so­ciés pour or­ga­ni­ser ce dis­po­si­tif. Il existe de­puis 2001 et in­ter­vient au moment de la finalisation du film. Cinéma en construcion est donc au dé­part une aide à la post-pro­duc­tion.

cafébabel : À quel moment le festival intervient ?

EMK : En gé­né­ral, que ce soit Tou­louse ou San Se­bas­tian, le fes­ti­val ac­com­pagne les films. Ça a été le cas de L’été des pois­sons vo­lants. Nous l’avons sé­lec­tionné l’an­née der­nière en mars et mon­tré à Ci­néma en construc­tion aux pro­fes­sion­nels qui étaient là. Ils ont trouvé leur agent de vente, ils ont eu le prix, ils ont fi­na­lisé le film à Paris, ils ont été sé­lec­tion­nés à la Quin­zaine des Réa­li­sa­teurs de Cannes. En­suite le film a connu une car­rière in­ter­na­tio­nale très im­por­tante, et au mo­ment de la dis­tri­bu­tion, le dis­tri­bu­teur a dé­cidé d’har­mo­ni­ser la date de sor­tie avec nos dates. On a donc fait venir Mar­cela Said (la réalisatrice du film, ndlr) pen­dant dix jours et elle a sillonné la ré­gion pour ac­com­pa­gner le film. 

cafébabel : L’été des pois­sons vo­lants est re­venu à Ci­né­la­tino en Pa­no­rama Fic­tion cette année…

EMK : Mar­cela, nous l’avons aidée à tra­vers Ci­néma en construc­tion à fi­na­li­ser le film, ella a éga­le­ment reçu l’aide du Fonds Sud Ci­néma, du CNC et d’Arte. Et main­te­nant ce qui in­té­res­sant c’est que c’est son pre­mier long-mé­trage de fic­tion (elle a réa­lisé trois do­cu­men­taires au­pa­ra­vant, nda), et là elle vient d’être sé­lec­tion­née par la Ci­né­fon­da­tion, la ré­si­dence du fes­ti­val de Cannes, pour être en France pen­dant quatre mois et ré­di­ger son nou­veau pro­jet, qu’elle a pré­senté à Tou­louse dans le cadre de Ci­néma en Dé­ve­lop­pe­ment puis­qu’on a un par­te­na­riat avec la Ci­né­fon­da­tion. C'est donc un cir­cuit où en gé­né­ral, quand on dé­couvre un réa­li­sa­teur, on l’ac­com­pagne jus­qu’au bout en par­te­na­riat avec dif­fé­rentes struc­tures.  

Bande-annonce de L'été des poissons volants

cafébabel : Quel sont les moyens à travers lesquels un film peut acquérir une dimension européenne ?

EMK : On a un troi­sième dis­po­si­tif qui est EDEN (Eu­ro­pean Dis­tri­bu­tors and Ex­hi­bi­tors Net­work) qui est un ré­seau qui as­so­cie des pro­fes­sion­nels eu­ro­péens (Ir­lande, Es­pagne, Bul­ga­rie, Hon­grie, Li­tua­nie, Let­to­nie, Slo­va­quie, Ré­pu­blique Tchèque, Is­lande) au­tour de la thé­ma­tique de l’ac­cès aux films d’art et essai un peu plus in­dé­pen­dants que ceux qui cir­culent nor­ma­le­ment, et c’est sou­vent de jeunes pro­fes­sion­nels qui viennent de créer des salles de ci­néma sou­vent pas très grandes, qui font 100 places, 30 places, dans des pays où il n’y en a qua­si­ment pas. Un film comme Pelo Malo (film vénézuélien de Mariano Rondon, ndlr), sorti en France en avril avec un beau suc­cès public et critique après avoir été sé­lec­tionné à Ci­néma en construc­tion en phase de post-pro­duc­tion, puis sé­lec­tionné et ga­gnant de la Concha d’or à San Se­bas­tian, va être dif­fusé sur tous ces ter­ri­toires-là. C’est donc un film qui ar­rive à faire un consen­sus et en tout cas un film suf­fi­sam­ment uni­ver­sel pour pou­voir aussi ren­con­trer des spec­ta­teurs dans des pays qui ne sont pas for­cé­ment très équi­pés en termes de dé­ve­lop­pe­ment des pu­blics et de salles de ci­néma.

C’est vrai­ment à la fois une aide à la créa­tion du côté des réa­li­sa­teurs et une aide à la dif­fu­sion du ci­néma. Ce genre de dis­po­si­tifs existe de plus en plus ou c’est vrai­ment une ori­gi­na­lité dans un fes­ti­val, d’une part de s’in­té­res­ser à cette par­tie-là de la vie des films, d’autre part de tis­ser des par­te­na­riats entre fes­ti­vals ?

EMK : Il y a deux ré­ponses. On a été pion­niers, à la fois sur l’as­so­cia­tion avec San Se­bas­tian, as­so­cia­tion de deux fes­ti­vals pour mettre en place des évé­ne­ments et mettre en place un dis­po­si­tif comme Ci­néma en construc­tion, ça n’avait ja­mais été fait. De­puis, il y en a eu beau­coup sur­tout en Amé­rique la­tine, donc là-des­sus on est vrai­ment ini­tia­teurs. Si beau­coup de fes­ti­vals ont des par­ties pro­fes­sion­nelles, la par­ti­cu­la­rité qu’on peut re­ven­di­quer sur Ci­néma en dé­ve­lop­pe­ment, c’est le fait de ne pas vou­loir de­ve­nir un mar­ché de pro­jet mais vrai­ment un es­pace de ren­contres dans les­quelles on est vrai­ment ac­tifs, en al­lant cher­cher des gens pour.

Et sur le ré­seau EDEN c’est unique aussi en Eu­rope d’avoir un ré­seau de ce type avec des pro­fes­sion­nels de ces pays-là au­tour de la dis­tri­bu­tion. Il y a des ré­seaux comme Eu­ropa Dis­tri­bu­tion, qui est par­te­naire et a fondé avec nous le dis­po­si­tif pré­cèdent qui a donné nais­sance au ré­seau EDEN. Mais Eu­ropa Dis­tri­bu­tion ras­semble 140 pro­fes­sion­nels, or­ga­nise des work­shops, dé­fend leurs in­té­rêts, alors que nous sommes tra­vaillons vrai­ment sur des choix de films et sur leur dis­tri­bu­tion. C’est très com­plé­men­taire. Et on tra­vaille avec de jeunes pro­fes­sion­nels qui com­mencent, sou­vent dans des pays où tout est à struc­tu­rer. Plus tard ils iront à Eu­ropa Dis­tri­bu­tion, mais ça c’est dans les deux ans, trois ans, une fois qu’ils au­ront pris plus d’as­su­rance et d’ex­pé­rience. Nous avons été pion­niers mais il y a main­te­nant beau­coup d’ini­tia­tives si­mi­laires.

Tous propos recueillis par Ludwina Owona, à Toulouse.

Voir : L'été des poissons volants, sortie le 23 avril en salles.