L'Etat-providence sauvera la PESC

Article publié le 5 mai 2002
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Article publié le 5 mai 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Un étrange déterminisme économique caractérise les relations internationales: jusqu'à quel point l'Union Européenne doit-elle sacrifier son état social pour financer une politique étrangère enfin indépendante?

Depuis la dissolution de l'Union Soviétique, les Etats-Unis ont inauguré une phase d'activisme fébrile en politique étrangère, à tel point que l'ère Clinton pourrait être retenue comme la période la moins isolationniste dans l'histoire de la superpuissance atlantique.

Et pourtant l'expérience nous enseigne que les vainqueurs et les satisfaits du status-quo penchent généralement pour le conservatisme en politique extérieure. Celui qui gagne une guerre et impose la paix réalise ses propre intérêts et n'a aucune raison de modifier les rapports de force.

Le superactivisme yankee (je préfère ce terme à celui plus classique d' "américain" qui pourrait provoquer des confusions) est donc paradoxal.

Pourquoi les Etats-Unis, après avoir triomphé du bloc de l'Est, et disposant du leadership absolu dans tous les secteurs-clés de la puissance, interviennent et se montrent hyperactifs?

Pourquoi la puissance vainqueur et satisfaite devient la principale source de conflit du monde actuel?

Pourquoi, enfin, Washington se crée périodiquement des ennemis, qui se révèlent la plupart du temps des boucs-émissaires?

Noam Chomski démontre combien la notion d'Etat hors-la-loi n'est pas privée de contradictions, parfois éclatantes. Il n'est pas évident de comprendre le motif pour lequel le Département d'Etat considère comme Etats hors-la-loi Cuba, l'Irak, la Corée du Nord et la Libye, mais pas l'Indonésie, Taiwan, Israël et la Chine. Si nous voulions appliquer les mêmes critères de manière encore plus précise, nous nous rendrions compte que les Etats-Unis d'Amérique sont aujourd'hui le seul pays à régime démocratique que l'on puisse définir "hors-la-loi", en raison des violations répétées et systématiques des normes de limitations de l'emploi de la force imposée par l'ONU.

Je ne pense pas qu'attaquer aveuglement les Yankees soit utile à quelque chose, mais si durant la Guerre Froide défendre l'URSS signifiait de facto attaquer les Etats-Unis et le système démocratique que ceux-ci défendaient, de nos jours les choses sont différentes.

L'usage aveugle de la force perpétré par les Etats-Unis avec toujours plus de désinvolture constitue une menace pour l'équilibre international, bien plus que les états hors-la-loi et que le soi-disant terrorisme.

Je ne dis pas qu'on ne peut poursuivre une politique de puissance. Je dis seulement que si l'on veut obtenir le soutien ou au moins l'approbation de ceux qui chérissent les valeurs démocratiques (comme ce fut le cas durant la Guerre Froide), on ne peut se baser uniquement sur l'usage aveugle des armes et passer outre les règles du droit international.

Mais alors pourquoi l'aigle continue-t-il à déployer ses ailes? A mon avis, une sorte de déterminisme régit la politique extérieure des Etats-Unis. Les yankees font la guerre parce qu'ils ne peuvent pas ne pas la faire. Et ils ne peuvent pas ne pas la faire pour des raisons qui touchent à leur système économique.

Les fonctions remplies par l'Etat Fédéral, en effet, se ramènent essentiellement à deux:

-l'administration de la justice et de l'ordre interne

-la défense

Un aussi faible engagement étatique permet d'exercer une pression fiscale basse. Ce qui a des conséquences majeures sur l'élaboration de la politique extérieure.

Une faible pression fiscale permet en effet une importante utilisation des ressources publiques dans le domaine militaire et fait subir aux gouvernements une pression restreinte de la part de l'opinion publique interne, dans la mesure où à des niveaux de pression fiscale plus élevés correspond un plus grand intérêt des citoyens pour les affaires publiques.

Nous pouvons donc définir une équation:

Etat minimum=plus d'armements=interventionnisme dans les relations internationales.

Sur la base des mêmes considérations de départ nous pouvons expliquer a contrario le paradoxal immobilisme européen.

Si je pense à l'Europe -et non seulement aux 15, mais carrément à toute l'Europe, de l'Atlantique à l'Oural, je me rends compte que malgré une histoire sanguinaire et excepté quelques crises marginales, orchestrées par des puissances plus ou moins extra-européennes (USA et Russie), il n'existe pas de causes possibles de guerre.

Et non seulement il n'existe pas de plausibles volontés de guerre, mais il n'existe pas non plus de moyens pour la faire. Et ceci parce que les Etats d'Europe Orientale sont trop pauvres pour se doter d'armées solides et préfèrent pour cette raison se fier à l'unique système de défense existant (l'OTAN); tandis que les opulentes démocraties occidentales (France, Allemagne, Italie, Espagne, la Grande-Bretagne necessite un discours à part) ont developpé un système avancé de sécurité sociale qui pése sur leurs budgets.

Si les états de l'Europe avancée voulaient développer de nouvelles forces militaires compétitives, ils devraient trouver des ressources pour le faire. Pour trouver ces ressources, on pourrait augmenter les impots et la pression fiscale. Mais les gouvernements qui exercent déjà une pression fiscale supérieure à 50% ne peuvent pas se permettre de le faire à moins de perdre leurs appuis. Cette hypothèse ne me semble guère plausible.

L'autre voie serait de tenir constant le niveau des recettes en sacrifiant les dépenses actuelles. Traduit, cela voudrait dire: nous renoncons à l'Etat social pour financer le réarmement. Il me semble que les opinions publiques occidentales n'accepteraient pas de bon gré cette hypothèse.

Et pourtant, l'Europe est en train d'entrer dans un cercle vertueux, à tel point que nous pouvons poser une autre équation,

Etat social = moins d'armements = cohabitation internationale pacifique

Si nous raisonnons en ces termes l'Europe peut jouer dès maintenant un rôle d'acteur dans les relations internationales.

S'il est vrai en effet que faire la guerre depend du mode de production dominant, dans une société de l'information l'Europe peut combattre les guerres d'influence avant tout culturelle grâce à son extraordinaire et inégalable pluralisme dans ce domaine.

Je ne pense pas à un nouveau colonialisme, mais à un plan de grande ampleur pour affirmer au niveau mondial le système de cohabitation le moins dangereux qui soit;

Et une chose de ce type peut se faire en fondant une politique étrangère européenne indépendante des ingérences des colosses.

Si les Yankees ont besoin d'agiter les fantasmes et les oppositions manichéennes entre Bien et Mal pour créer un consensus, l'Europe peut jouer la carte de sa laicité, de son pluralisme, de son sens critique, avec pour conséquence moins de guerres et plus de justice dans le système monde.