L'essence du rap pulvérise les frontières

Article publié le 14 juillet 2011
Article publié le 14 juillet 2011
Le collectif de rappeurs «Costa a Costa» (« Côte à Côte ») plaide pour la cohabitation entre cultures Sur un rythme de hip hop, Federico Gandía, l'un des membres de «Costa a Costa» explique à Babel Sevilla l'essence du rap multilingue. Vous êtes, selon la vidéo, 5 artistes qui écrivent en 5 langues : quelles langues et qui sont les membres?

Federico Gandía : Bon, tout d'abord il faut faire la différence en le projet qui s'appelle « Costa a Costa – Beyond Frontiers » et le morceau « Multilingue », premier single de ce projet. « Costa a Costa – Beyond Frontiers » es un collectif composé de 7 rappeurs, Dozer, Ruken, T.A.C, La Golfa Persica, Assad, Rase et Rúmil. D'autres rappeurs en feront bientôt partie car le but du projet est de collaborer avec un maximum de gens de cultures et de langues différentes. C'est-à-dire qu'on cherche sans cesse de nouvelles collaborations de tous les coins du monde. En plus des rappeurs, à la base du projet il y a deux associations françaises « Trafik » et « Projets alambiqués ». Il y a aussi un photographe et réalisateur de clips, un assistant réalisateur et un ingénieur du son.

rap16.jpg Les rappeurs du morceau « Multilingue »qu'on voit dans la présentation vidéo de la page Facebook sont 5 : Dozer, qui rappe en Français, Ruken, en Espagnol, T.A.C, en Turc, La Golfa Persica, en farsi (iranien), et Assad, en Arabe. Cet aspect polyglotte est la thématique d'une autre chanson qu'on a fait en 2010 et qui sortira aussi après le morceau « Multilingüe ». Ces 2 morceaux ont été crées par « al-Ambiq productions », fruits d'une coproduction entre Dozer, le beat maker et moi.

« Costa a Costa » veut montrer au monde entier que les projets transnationaux peuvent se réaliser avec peu de moyens. Comment est née l'idée? Quel budget avez-vous du investir?

rap5.jpgFG : L'idée est née il y a 2-3 ans, alors que Assad et moi étions en train de parler de ses projets artistiques. Ça nous a pris beaucoup d'heures de recherches sur le web, les myspaces sont un puits sans fond de richesse artistique, pour réunir quelques rappeurs qui nous plaisaient et leur demander s'ils voulaient rejoindre ce projet et, c'est vrai, les réponses ont toutes été très enthousiastes.

La Golfa Pérsica et T.A.C.

Quant aux morceaux « Multilingue » et « Bilingue » qui sortira le 21 juin 2011, l'idée m'est venue quand je suis allé sur le myspace de La Golfa Pérsica, en me rendant compte qu'elle rappait en perse en plus de s'exprimer en espagnol, dans son morceau « Vengo del Golfo Pérsico » (Je viens du Golfe Persique), et comme mes potes français eux aussi sont bilingues, parce qu'il y en a un qui a des parents marocains et un autres turcs, eh bien il m'a paru intéressant de profiter de cette richesse linguistique naturelle qu'on avait sous la main pour créer des chansons « universelles ».

rap6.jpg Quant au budget, l'association « Trafik » a présenté le projet à la communauté d'agglomérations du Pays de Flers (CAPF) qui nous a donné une subvention de 3,000 euros je crois, qui part en voyages, logement et nourriture, puisqu'on était 3 rappeurs français, un technicien et assistant réalisateur et moi, auteur du projet et réalisateur des clips à venir en Andalousie.

Assad

Quel message voulez-vous transmettre? Votre projet a-t-il quelque chose à voir avec l’union de civilisations ?

FG : Bon, il y a deux messages principaux. D'abord, le projet a comme ambition de dépasser les barrières linguistiques pour unir des artistes hip hop, et au-delà, des gens de pays différents, sous le drapeu du rap : « L'essence du rap pulvérise les frontières », Ruken résume tout dans cette phrase (paroles du morceau « Multilingue »).

Pour la partie artistique, l’idée était de démontrer que les artistes peuvent parfaitement et musicalement se comprendre sans parler la même langue en partageant un message universel, ouvrir un dialogue qui pourra être compris de la France à la Turquie, de l’Espagne au Maroc, et plus loin, en Iran. Ça peut avoir l’air d’être quelque chose de démagogique mais le fait est que c’est la jeunesse qui développe l’espoir d’une société, parce qu’elle aspire à être le futur, à être l’évolution sociale, et nous nous utilisons la musique pour promouvoir des idées comme la richesse culturelle que représente une population multiéthnique, ou le dialogue entre les peuples voisins, comme entre tous les peuples méditerranéens, par exemple.

rap2.jpg L’Histoire se répète, mais la masse populaire devra apprendre un jour ou l’autre, si elle veut être libre, à briser les fils de pantin qui lui attache les mains. C’est pour ça je crois, que nous prenons la parole et le micro. Après, ce projet a aussi été crée pour lutter contre l’exclusion rurale qui existe et qui est une véritable limite pour l’artiste qui vit loin d’une grande ville, ou d’une capitale régionale, surtout dans la musique rap qui est une musique urbaine, et peut-être qu’on ne comprend pas bien depuis les capitales que dans les villages les plus petits on fasse du rap aussi, avec du talents et sans être des ploucs. Par exemple, en Andalousie, Séville et Malaga sont les 2 endroits andalous reconnus comme « hipopeurs », mais après on ne parle jamais ou très peur du rap grenadin qui a un son différent.

Ruken

Où êtes-vous basés de façon permanente ? A Paris ? Pourquoi ?

FG : Le collectif « Costa a Costa – Beyond Frontiers » se compose d’artistes de pays différents, on vit donc dans des pays différents… pour le moment, le projet a été enregistré à Grenade en 2010, et on continuera à enregistrer à Flers (Normandie) en 2011. Si on a la chance de continuer à enregistrer avec des artistes d’autres pays, on développeras alors des collaborations en Allemagne peut-être, au Maroc, en Hollande, en Suisse ou au Japon.

Qu’est ce que ce projet contient d’Andalousie? Qu’est-ce qu’il exporte ?

FG : Bon en gros, moi je suis français et andalou par mon sang métissé. Ca me tenait donc pas mal à cœur de commencer ce projet en réunissant des artistes de mes deux pays. Pour les artistes espagnols, Rase, Ruken, La GolfaPersica et Rumil, ils vivent en Andalousie et ils ont grandi là. L’Andalousie a toujours été une terre d’échange culturel, alors je vois là dedans comme un signe mystique.

rap7.jpg Dozer

Que signifie pour vous le Hip Hop? En Espagne il n’arrive pas à se consolider comme style de musique et de chanson. Que faudrait-il pour que cela change dans ce pays ?

FG : Le Hip Hop est un mouvement culturel de la rue. Je crois qu’en le disant comme ça, chaque « hipopeur » peut se reconnaître.

La Golfa Pérsica : Le rap est une musique qui nait comme un besoin de s’exprimer, une façon de raconter tout ce qu’on sent dans sa propre poitrine, toutes ses pensées et ses réflexions.

Assad : C’est une musique universelle qui est apparue partout dans le monde Deux artistes rap qui ne sont pas du même pays partagerons la même chose dans leurs chansons. En plus, le rap n’est pas une musique étroite, parce qu’elle s’élabore en prenant des bouts de n’importe quel autre style musical, avec le sample. N’importe qui peut le pratiquer, c’est une façon de lâcher le venin qui nous brûle à l’intérieur.

Dozer : C’est le haut parleur de la rue, un média qui réunit les gens autour d’un même message, d’une même cause, d’un même combat.

FG : Bien sûr, pour nous c’est plus logique de parler de sujets réels, d’expériences de vie, avec un aspect toujours collé à la réalité que ce soit pour raconter le quotidien et ses … ou des sujets plus politiques, bref dans notre collectif on fait un rap conscient, pas de blabla…

FG : Je peux tout à fait penser à Elio Toffana que j’aime beaucoup autant pour son rap que pour son travail visuel, il a beaucoup de présence devant la caméra ou à Nano MC de Murcie un crack, Campeón y Rhajha de Almeria, des pionniers du rap que j’adore. El Payo Malo, que j’ai commencé à écouter à la fin des années 90, est un autre exemple, un MC qui est depuis plus de 10 ans dans le rap espagnol et qui aurait mérité, comme d’autres, d’entrer dans une grande maison de production… Il y a beaucoup d’artistes rap en Espagne, quelques uns d’un très haut niveau, il faut juste les soutenir financièrement pour qu’ils se fassent un nom au niveau national, ou pour que ceux qui sont déjà connu dans l’underground espagnol puissent vivre de leur art. L’investissement des maisons de production dans cette musique est fondamental pour qu’elle puisse exister à côté d’autres musiques comme la pop ou le « rock » de ces dernières années.

rap9.jpgPourquoi ce style a-t-il autant de succès en France ?

FG : Si je me souviens bien, le rap a commencé à avoir pas mal de succès à partir de 97. Je crois que ça a été grâce à 2 groupes très connus en France depuis les années 90, le Suprême NTM de Paris et IAM de Marseille. Ca a aussi été grâce au soutien d’une radio nationale qui a parié sur la musique rap et a consacré toute sa programmation aux rappeurs. Les maisons de production ont suivi le courant, en créant des pubs à la télé et dans les revues.

L'Europe est un endroit très riche culturellement parlant, où vivent des gens qui viennent de partout. En Europe on a la chance de partager nos vies avec des gens qui ont deux cultures ou plus parce qu’ils sont enfants d’immigrés élevés en Europe. Il n’y a pas besoin d’être sociologue ou historien pour se rendre compte que les cultures ne sont pas inamovibles au cours du temps. Une culture évolue sans cesse, change, en suivant le mouvement de masse des nations. Les immigrants et leurs enfants s’adaptent eux aussi, il ne mènent pas la même vie que leur cousins marocains qui sont resté au bled marocain, turc, etc parce qu’ils grandissent avec des références européennes, françaises, espagnoles, allemandes… C’est quelque chose que nous faisons tous ensemble, sans nous en rendre compte, et c’est la plus belle chose au monde.

Vous pouvez voir notre premier clip sur notre page Facebook ou sur youtube dès maintenant.

El colectivo Costa a Costa – Beyond Frontiers.

Clara Fajardo

Traduction: Florence Calvez