L’espoir en 2011 : la possibilité d'une île

Article publié le 20 décembre 2011
Article publié le 20 décembre 2011

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Cette fois c’est le pompon. Tant pis pour la Grèce. Alors c’est décidé, ce soir, il part. Thomas prend un bateau et ciao.

Thomas fait des cauchemars. La première nuit en mer a été terrible. Il surfait avec une planche à billet en bois, imprimée en drachme, sur une énorme dette représentée par une sorte de vague dont le son du tube faisait « AAA ». Incompréhensible. Quand il s’est réveillé, il était en plein milieu de la mer Adriatique. Enfin seul. Enfin loin.

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Mais, est-ce que tu m'aimes encore ?Thomas en avait More. La Grèce se trompe. Il le sait alors il part. Tout à coup, il voit, il sent. Comme un courant chaud, une puissance l’attire. Au gré du courant, sa barque est aspirée. Un souffle nouveau pousse son embarcation, si vite et si fort que Thomas n’a pas le temps de mesurer le chemin parcouru. Comme un aimant, il est déjà-là. Aux portes de la démocratie.

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Incroyable. Des tas de gens marchent en rang, inlassablement suivi par une autre vague d’individus : jeunes, vieux, grands, maigres, hommes, femmes ne font qu’Un. L’île sur laquelle il a échoué, c’est le désir accessible. C’est tout un peuple qui manifeste au nom de l’espoir dont le cri fait tomber les fruits trop mûrs d’un arbre qui devient, à mesure que les gens avancent, de plus en plus majestueux. Sur le tronc est inscrit « Tahrir ». Au sommet, trône une colombe. « Celle qui fera le printemps. »

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Ces êtres majesteusement conscients sont peints des couleurs de leur nation.

Désormais, Thomas sait de quoi l’espoir est le nom. L’espoir représente cet Être indivisible. « Les Tahiriens », comme on les appelle, reconnaissent, tous ou presque, un être suprême. Mais, fondée sur le souhait de vivre selon la nature, « Tahrir » est surtout pacifique et citoyenne, condamnant la dissimulation, la triche, la corruption, l’enrichissement personnel et la luxure. Autant d’éléments qui désignent ces fruits pourris qui choient de l’arbre-majesté. Autant d’aliments qui gangrènent sa terre natale depuis trop longtemps.

« On se trompe en pensant que la misère du peuple est une garantie de paix »

Dans toute sa superbe, l’île « Tahrir » est le contrepoint lumineux à la Grèce. L’économie tahirienne repose sur l’absence d’échanges marchands, l’interdiction de la spéculation et donc l’inexistence du manque. Cette société idéale vit sans monnaie. Chez Thomas, on court après quelque chose qui se déprécie. On s’accroche à quelque chose qui n’existe plus. Ainsi, on essaie de deviner l’avenir. Tous les jours. Avec des chiffres et sous l’injonction de ceux qui partagent la même monnaie mais qui semblent n’en rien comprendre. Ceux là même qui enferment les autres dans un club, un cercle vicieux de belles promesses de liberté. Jusqu’à ce que des règles, de plus en plus strictes, cassent les codes sociaux, accentuent les inégalités et éloignent les gens les uns des autres par cinq lettres inhumaines : D-E-T-T-E. Témoin de la détresse, Thomas médite : « On se trompe en pensant que la misère du peuple est une garantie de paix, car où y a-t-il plus de querelles que parmi les mendiants ? » Rien de tel à Tahrir. Tahrir c’est l’espoir. Tahrir c’est l’affirmation du souhaitable. En partant, avant de rejoindre sa barque, Thomas en est gonflé, d’espoir. Partagé entre la réalité et le songe. Peu importe, il s’en souviendra.

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« Je suisindigné. Je crois sincèrement que je peux changer les choses. Je crois que je peux aider. Je sais que, tous ensemble, on peut y parvenir. Sors avec nous. C’est ton droit. »

Thomas fait encore des cauchemars. Lors de la seconde nuit de traversée, il est encore dans cet état. Cet état qu’il ne parvient pas à décrire. Il a vu de belles choses. Il a saisi l’espoir. Mais cette jeune majesté, était-elle transposable à son « Vieux » continent ? Peut être que non. Mais il fallait en être sûr. C’est ainsi qu’au soleil levant, une étrange musique résonne sur la proue de son canot. C’est comme si 60 000 paires de mains tapaient en cœur sur tout le mal dont son pays était victime. Non loin de « Tahrir », les semences d’un autre arbre de démocratie étaient plantées.

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Parfois, c'est 60 000 paires de mains qui se brandissent.« Puerta del Sol ». Voilà le nom de la cité. Et elle est loin d’être idéale. En beaucoup de choses, elle ressemble à la Grèce. Mais il semble qu’un groupe d’irréductibles travaille à rendre à cette société, la monnaie de sa pièce. Au vrai, la démocratie ils l’avaient eu. Ils avaient connu un « Tahrir » avant. Aujourd’hui, on leur a volée. La D-E-T-T-E leur a piquée. Alors ce qu’ils veulent, c’est récupérer la démocratie réelle : ici et maintenant. Thomas sait que ces gens sont dans le même état que lui. Il demanda. Et Thomas su de quoi son état était le nom. Il est indigné. Six mois durant, il se mêle à 400 familles, réunies dans une sorte d’hôtel coopératif au milieu d’un vaste domaine fleuri. A l’intérieur, de grandes galeries sont conçues pour faciliter les rencontres et la circulation. De part et d’autre, défilent des ateliers propres à l’imagination, aux débats et à l’écriture. De ces ateliers, est naît une charte : le manifeste des Indignés.

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« La révolution ? Je le souhaite plus que je ne l'espère. »

L’égalité, les droits inaliénables, la démocratie par le peuple…sont autant de points qui préfigurent « une révolution éthique » dans laquelle Thomas s’est embarqué. Pendant six mois, Thomas surfe sur l’espoir dans tous les recoins de ce continent pourtant si désespéré. Une brise révolutionnaire l’emporte jusqu’à chez lui. L’espoir s’achève donc là. Net. Après une valse libératoire de 9 mois.

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Le visage de Thomas enfin peu ou prou dévoiléThomas ferme les yeux. Il ne veut pas revoir la Grèce. Il veut, les yeux fermés, garder intact le souvenir de « Tahrir » et de « Puerta del Sol », ces phalanstères lumineux qui l’avaient empli d’espoir pendant presque une année. Pour espérer. Encore. Pourtant quand il les rouvre, ses yeux le trahissent. Il ne les croit pas. Devant lui, se tient, un arbre somptueux. Sur le tronc, cette fois, est marqué en lettre d’or, « Syntagma ». Au pied, sur les racines, un portrait : le portrait de la personne de l’année. Thomas se frotte les yeux. C’est lui. Sur son visage : « The Protester » (« Le Manifestant», ndlr). En sous-titre : « La révolution ? Je le souhaite plus que je ne l'espère. »

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Cet article s'est inspiré de L'Utopie de Thomas More et du concept du phalanstère de Charles Fourier

Photos : Une  (cc) ; Texte : barque (cc) dimitratzanos/flickr, Tahrir (cc) ahmadhammoud/flickr, Méditation (cc) h.koppdelaney/flickr, Puerta del Sol (cc)pasotraspaso/flickr, The Protester (cc) newyork music/flickr ; Vidéos : CHRISTOPHEB06/youtube