L'Espagne va-t-elle si bien ?

Article publié le 14 avril 2004
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Article publié le 14 avril 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Dans les coulisses du miracle espagnol. Les chances de Zapatero, l'ombre de Solbes. Et les problèmes de la « génération précarité ».

José María Aznar a un jour voulu impressionner la société espagnole en disant : « España va bien », « L'Espagne va bien ». C'était, en résumé, une tentative pour vanter les mérites d'un pays qui voulait et veut être un nouveau « grand » dans le scénario politique et économique de l'Europe et du monde. Mais l'Espagne va-t-elle si bien ?

Chiffres stériles

Dans les dernières années, l'Espagne a été parmi les pays dont le PIB a le plus augmenté : constamment au-dessus de la moyenne européenne, il est, en termes absolus, selon le rapport World in 2004 de The Economist, le huitième du monde. Quant à son budget, en ces temps difficiles pour le Pacte de stabilité et de croissance (PSC), il affiche un déficit zéro depuis deux ans. Mais les bonnes nouvelles s'arrêtent là.

Au-delà de ces chiffres stériles, qui en réalité en disent peu sur sa condition réelle, l'Espagne, bien que par de nombreux aspects en ascension sur le plan économique et sur la scène internationale, présente des faiblesses structurelles préoccupantes et reste encore dramatiquement en retard sur le plan des politiques sociales.

Le premier mythe à défaire est celui de l'augmentation du PIB, cette donnée étant trop souvent utilisée comme indicateur unique et suffisant pour expliquer le succès ou l'échec des politiques économiques. Avant tout, il faut considérer l'effet des Fonds structurels et de cohésion européens, dont l'Espagne est en termes absolus le plus gros bénéficiaire et qui représente approximativement 1 % de son PIB annuel. Elle a tout de même le mérite d'avoir bien dépensé les ressources qui ont été versées (d'autres pays, comme la Grèce, ont fait bien pire). Ensuite, le PIB par tête reste encore bas : 22 690 $, toujours selon The Economist, encore loin des 27 640 $ de l'Italie et des presque 31 000 $ de la France, de l'Allemagne et de la Grande Bretagne.

La compétitivité d'un pays en voie de développement

En outre, la croissance espagnole doit être attribuée en grande partie au secteur de la construction, qui a profité du boom et de la spéculation des dernières années, ainsi qu'à la persistance d'une combinaison de salaires bas et de législation « molle » qui a favorisé l'entrée d'entreprises multinationales qui cherchent à épargner sur le coût du travail (comme en témoigne par exemple l'explosion des « service centers », centres de services administrativo-financiers multinationaux, dans l'agglomération de Barcelone).

L'Espagne a donc basé sa croissance sur un secteur peu stratégique à long terme et sur des avantages compétitifs de pays en voie de développement. C'est le pays d'Europe dans lequel on utilise le plus les contrats de travail précaires, et le salaire minimum interprofessionnel est actuellement de 450 euros (contre environ 1 100 euros brut en France).

Effet Zapatero ou effet Solbes ?

Le Parti populaire d'Aznar garantissait la continuité en matière de politique économique. On peut se demander ce qui va changer avec le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) de Zapatero. Le probable nouveau superministre de l'Economie, Pedro Solbes, a été à la Commission le plus ardent défenseur du déficit zéro comme instrument de croissance économique. Difficile de penser à un changement de vitesse sur ce point, étant donné que le PSOE n'a jamais critiqué le gouvernement sur l'équilibre des comptes publics.

Le motif allégué est l'inflation, qui en Espagne est plus forte que la moyenne européenne (en février, elle était de 2,2 % contre 1,5 % dans l'UE). Cependant, il est difficile de comprendre comment le pays pourrait ne pas supporter une telle inflation (nous sommes bien loin des taux à deux chiffres), quand on cherche à stimuler une croissance soutenue et quand la dette publique est seulement de 50 % du PIB, c'est-à-dire bien 20 points en dessous de la moyenne européenne.

Génération précarité

D'importants investissements dans les secteurs stratégiques sont indispensables si l'Espagne veut réellement être un pays solide et de pointe en Europe. Ses investissements dans l'éducation et la recherche et développement sont très bas, et qu'au niveau social, le pays est en queue de peloton pour ce qui concerne les salaires, les contrats de travail et les prix des logements.

Un problème particulier touche les jeunes en âge de travailler : diplômés tardivement, avec des contrats précaires, ils ne peuvent accéder à des logements dont les prix sont exorbitants (conséquence du boom de l'immobilier), alors que la dépense de l'Etat dans les logements sociaux est dérisoire.

Pour compenser le manque de pouvoir d'achat, les familles financent leur consommation (autre moteur de la croissance espagnole) par des prêts, et l'endettement atteint des niveaux insupportables, surtout si l’on considère l’inévitable hausse des taux d'intérêt, aujourd'hui au plus bas.

L'Espagne n'est pas un pays en crise, mais il a besoin d'un changement de vitesse. Il a besoin de qualité dans les investissements et dans la création d'emploi. Il a aussi besoin de l'effort du gouvernement, même si ceci signifie s'éloigner du dogme du déficit zéro.

La construction d'une économie solide, basée sur la connaissance et la qualité des ressources humaines éloignera les risques inhérents à un système qui avance grâce à un avantage compétitif, le prix du travail, qui est désormais l'exclusivité des pays émergents. Ce sont les investissements nécessaires pour renforcer les bases sur lesquels est en train de se construire quelque chose de grand.