L’Espagne toujours en quête d’un gouvernement introuvable

Article publié le 19 janvier 2016
Article publié le 19 janvier 2016

Un mois après les élections législatives, le roi Felipe VI consulte les différents leaders des partis politiques afin de sortir de la crise institutionnelle qui frappe son pays.

« Il est possible que nous devions nous revoir » a lâché sur le ton de la blague Felipe VI à Pedro Quevedo Iturbe, leader du parti Nueva Canarias, à l’occasion des premières consultations en vue de former un gouvernement. Mais la remarque n’est pas totalement absurde, alors que la tâche du Roi d’Espagne et des leaders des partis politiques s’annonce rude dans les prochaines semaines.

Un pays ingouvernable ?

Pour rappel, les élections du 20 décembre dernier ont donné lieu à des résultats inédits depuis la mort de Franco et le retour à la démocratie. Habitué au bipartisme et à la domination du Parti Populaire (PP) et du Parti Socialiste (PSOE), le Congrès espagnol voit arriver deux nouveaux partis, issus du mouvement des Indignés, Podemos (gauche radicale) et Ciudadanos (centre-droit). Avec 123 sièges (28,7% des suffrages), le PP arrive en tête devant le PSOE avec 90 sièges (22%), Podemos avec 69 sièges (20,6%) et Ciudadanos avec 40 sièges (13,9%).

Le gouvernement, pour être investi, doit recueillir au premier tour de l’élection par le Congrès la majorité absolue (176 sièges sur 350) ou à défaut, la majorité simple au second tour. Et même dans ce dernier cas de figure, dégager une majorité semble quasiment impossible. Le PSOE, dirigé par Pedro Sánchez, et le PP, conduit par Mariano Rajoy, l’actuel premier ministre, seraient en mesure de s’allier, mais leur opposition depuis des années semble faire barrage à une telle solution. Le PSOE dispose également de deux possibilités. Il pourrait d’abord conduire une coalition avec Ciudadanos, avec à sa tête Albert Rivera, et Podemos. Or, le premier refuse de travailler avec le second alors que Podemos, emmené par Pablo Iglesias, se positionne pour un référendum en Catalogne, ce que refusent catégoriquement les autres principaux partis. Le PSOE pourrait aussi s’allier avec Podemos et d’autres partis de gauche radicale et indépendantiste, mais se pose alors toujours la question de la Catalogne. Le pays semble bel et bien ingouvernable à l’issue de ces élections.

Et malgré l’élection le mercredi 13 janvier de Patxi López (PSOE) à la tête du Congrès, avec le soutien de Ciudadanos, l’abstention du PP et l’opposition de Podemos, aucune solution politique ne semble voir le jour. C’est dans ce contexte mouvementé que le Roi Felipe VI procède cette semaine aux premières consultations, convoquant d’abord les leaders « petits partis » pour finir avec Mariano Rajoy en fin de semaine.

La question de la Catalogne en toile de fond

L’un des enjeux fondamentaux de cette crise institutionnelle est le statut et l’avenir de la Catalogne. Engagés depuis plus d’un an dans un bras de fer acharné avec Madrid, les indépendantistes comptent bien, d’ici à 2017, soumettre un projet de Constitution en vue de créer une république indépendante. Leur position apparaît d’autant plus claire que les différentes sensibilités (de l’extrême gauche à la droite) ont su mettre de côté leurs antagonismes et différences afin d’élire un nouveau Président du Parlement catalan pro-indépendance, Carles Puigdemont, mais néanmoins déterminé à aboutir à une séparation civilisée avec l’Espagne.

Cette question catalane empoisonne la politique espagnole depuis des mois, et tout particulièrement depuis les dernières élections. Le parti de Pablo Iglesias souhaite effectivement une alliance avec le PSOE, à condition d’un référendum sur l’autodétermination de la communauté. Mais les partis traditionnels, tout comme Ciudadanos, restent opposés à une telle issue et défendent farouchement l’unité de l’Espagne. Il en va également de la crédibilité de Madrid. Effectivement, si aucun gouvernement n’est trouvé dans les deux prochains mois, des élections devront être convoquées de nouveau, ce à quoi s’opposent, en majorité, les Espagnols. Mais si aucun gouvernement n’était trouvé dans les prochains mois, les indépendantistes catalans, organisés, gagneraient en légitimité au détriment d’un État central ingouvernable et ne parlant d’une seule voix sur cette question.

Former une majorité est également nécessaire pour mener une politique économique claire. Malgré une croissance de 3,2% en 2015, l’économie espagnole reste fragile, avec un taux de chômage de 21,4% en 2015, ce qui en fait un des taux les plus hauts de l’Union européenne. Et celui-ci atteint même 47,5% chez les jeunes. La situation est donc loin d’être réglée dans un pays durement frappé par la crise financière de 2008. Et plus largement, en tant que membre de la zone euro et grande économie de l’Union européenne, il en va de la stabilité de l’économie de l’UE. C’est une des raisons pour lesquelles la crise institutionnelle espagnole inquiète ses partenaires. S’exprimant à ce propos vendredi 15 janvier, Jean-Claude Juncker, Président de la Commission européenne, a d’ailleurs déclaré « Je souhaiterais que l'Espagne se dote le plus rapidement possible - vu qu'il s'agit d'un membre de la zone euro - d'un gouvernement stable ».

Mais au vu de l’équation politique, l’orientation économique différera totalement d’un gouvernement à l’autre. Si le PP s’inscrit dans une idéologie libérale, Podemos se revendique d’une gauche radicale et souhaite d’ailleurs faire voter une loi d’urgence sociale.

Vers la fin du bipartisme ?

Ces élections ont, en tout cas, donné lieu à une situation inédite dans l’histoire du Royaume d’Espagne post-franquiste. Depuis les premières élections générales démocratiques de 1977, la vie politique était dominée par les deux grands partis traditionnels que sont le PP et le PSOE. Or, la crise économique de ces dernières années a vu l’émergence de plateformes citoyennes, se traduisant d’abord par l’apparition du mouvement des Indignés, avant la création de Podemos et de Ciudadanos.

Les résultats économiques en berne, l’impression de politiques similaires sous les gouvernements Zapatero (PSOE) et Rajoy, et les différentes affaires de corruption frappant le PP ont conduit un nombre certain d’Espagnols à se tourner vers de nouveaux partis, prétendant défendre l’intégrité et l’exemplarité des politiques. Ces résultats donnent donc lieu à un changement sans précédent, qui s’inscrira peut-être sur le long terme, et qui rappelle également d’autres votes pour des partis non-traditionnels en Europe, comme Syriza en Grèce ou le Mouvement 5 Étoiles en Italie.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Bruxelles. Toute appellation d'origine contrôlée.