L'Espagne, pays d'utilité république

Article publié le 4 juin 2014
Article publié le 4 juin 2014

Après l’ab­di­ca­tion du roi d’Es­pagne, Juan Car­los, des mil­liers de per­sonnes sont des­cen­dues dans les rues pour ré­cla­mer un ré­fé­ren­dum sur le main­tien de la mo­nar­chie ou la mise en place d’une troi­sième ré­pu­blique dans le pays. De­main, l'Espagne sera-t-elle ré­pu­bli­caine ?

À peine connue, la nou­velle de l’ab­di­ca­tion du roi d’Es­pagne Juan Car­los, après 39 an­nées de règne, de nom­breuses or­ga­ni­sa­tions so­ciales et forces po­li­tiques de gauche ont lancé un appel à sor­tir dans les rues pour ré­cla­mer un ré­fé­ren­dum sur le futur ré­gime du pays.

Le fait est que la grande ma­jo­rité, soit près de 70% des Es­pa­gnols, n’a ja­mais voté pour ex­pri­mer son sou­hait d’avoir ou non un roi. Don Juan Car­los est de­venu chef de l’État en 1975 avant que ne soit ra­ti­fiée la Consti­tu­tion es­pa­gnole en 1978. Aucun ci­toyen n’a pour­tant voté cette Consti­tu­tion. La Cou­ronne est un sujet ré­gu­liè­re­ment dé­battu en Es­pagne : de nom­breuses per­sonnes sou­tiennent Juan Car­los, mais pas le sys­tème mo­nar­chique ni la suc­ces­sion de son fils, le Prince Fe­lipe. Les scan­dales qui ont ébranlé le mo­narque ces der­niers temps (l’af­faire des élé­phants, ses crises de co­lère, ses maî­tresses) ajou­tés à ceux frap­pant les membres de sa fa­mille (l’Af­faire Nóos im­pli­quant sa fille, l’In­fante Cris­tina, et son gendre Iñaki Ur­dan­garín, sur la­quelle en­quête la jus­tice) n’ont rien fait d’autre qu’en­ta­cher sa cré­di­bi­lité et abais­ser sa côte de po­pu­la­rité, pour­tant im­por­tante.

le royaume d'es­pagne doit-il de­ve­nir une ré­pu­blique ?

La dé­ci­sion du roi a été prise le 5 jan­vier der­nier, à l’oc­ca­sion de son 76ème an­ni­ver­saire. Bien qu’il ait in­formé le chef du gou­ver­ne­ment Ma­riano Rajoy et le lea­der de l’op­po­si­tion, Al­fredo Pérez Ru­bal­caba, éga­le­ment se­cré­taire du PSOE, le se­cret de son ab­di­ca­tion fut main­te­nue jus­qu’aux élec­tions eu­ro­péennes, afin que son dé­part n’in­ter­fère pas avec la cam­pagne élec­to­rale.

Le pro­fond re­vers subi par les deux for­ma­tions po­li­tiques qui en­tre­tiennent le bi­par­tisme en Es­pagne, le Parti Po­pu­laire et le PSOE (Parti So­cia­liste Ou­vrier Es­pa­gnol), lors des élec­tions du 25 mai, semble son­ner l’heure de la re­lève. Les deux par­tis se sont ef­fon­drés lors des Eu­ro­péennes (ils ont perdu à eux deux 5 mil­lions de votes, ndlr) mais conservent plus de 80% des sièges du Par­le­ment na­tio­nal. Ils de­meurent les bas­tions de la mo­nar­chie es­pa­gnole (ses di­ri­geants ont été prompts à dé­fendre la cause du Roi et du Prince) et veulent ré­gler ra­pi­de­ment la ques­tion de la suc­ces­sion du Prince Fe­lipe. Les deux for­ma­tions craignent un échec lors des pro­chaines élec­tions gé­né­rales et avec lui, l’es­sor des par­tis de gauche, fa­rou­che­ment an­ti­mo­nar­chiques. Selon eux, re­pous­ser la suc­ces­sion en­traî­ne­rait l’Es­pagne vers une grave crise ins­ti­tu­tion­nelle. 

Trois par­tis po­li­tiques sont sor­tis grands vain­queurs des élec­tions du 25 mai : la Gauche Unie (IU -coalition politique de gauche, ndlr), Po­de­mos et Es­querra Re­pu­bli­cana de Ca­ta­lu­nya (ERC - Gauche républicaine de Catalogne, ndlr), très ac­tifs de­puis l’an­nonce de l’ab­di­ca­tion du roi. Cayo Lara, co­or­di­na­teur fé­dé­ral d’IU, es­time que le mo­ment est venu de mettre en place un ré­fé­ren­dum afin que « le peuple choi­sisse entre la mo­nar­chie ou la Ré­pu­blique », ajou­tant éga­le­ment qu’il « est in­con­ce­vable que l’on parle en­core de droit du sang au XXIème siècle ». Le lea­der de Po­de­mos, Pablo Igle­sias, ré­clame un ré­fé­ren­dum sur la mo­nar­chie : « si le gou­ver­ne­ment pense que Fe­lipe de Bour­bon a la confiance des ci­toyens, qu’il se sou­mette aux urnes ». ERC ap­pelle tous les ré­pu­bli­cains de Ca­ta­logne à ma­ni­fes­ter pa­ci­fi­que­ment dans les rues de leurs villes et vil­lages. Les groupes na­tio­na­listes basques et ca­ta­lans, le Parti nationaliste basque (PNV) et Conver­gèn­cia i Unió (CIU - pour Convergence et Union, ndlr), parlent éga­le­ment d’une nou­velle ère de chan­ge­ments.

C’est la re­ven­di­ca­tion de nom­breux jeunes, en Es­pagne et ailleurs : que les gens puissent choi­sir. Des ma­ni­fes­ta­tions en fa­veur de la Ré­pu­blique et du droit à choi­sir son mo­dèle d’État ont émergé dans toute l’Es­pagne et dans de nom­breuses ca­pi­tales eu­ro­péennes. Aux cris « los bor­bones a los ti­bu­rones » (« les Bour­bons aux re­quins »), « Juan Car­los Pri­mero, de Franco es he­re­dero » (« Juan Car­los Pre­mier, l’hé­ri­tier de Franco ») ou le clas­sique « España, mañana, será re­pu­bli­cana » (« l’Es­pagne, de­main, sera ré­pu­bli­caine »), ont ré­pondu des mil­liers de per­sonnes en se réunis­sant à la Puerto del Sol, à Ma­drid, ainsi que dans plus de 60 villes ibé­riques. Cer­tains d’entre eux ont ex­primé leurs as­pi­ra­tions à ca­fé­ba­bel.

An­drés, un ar­chi­tecte de 29 ans, sou­ligne que « les Es­pa­gnols doivent pou­voir dé­ci­der, par voie de ré­fé­ren­dum, s’ils veulent que le Prince Fe­lipe soit leur roi ». Son opi­nion ré­sume à elle seule le sen­ti­ment gé­né­ral de la ma­ni­fes­ta­tion qui s’est tenue à la Puerta del Sol à Ma­drid. Pour sa part, Ma­tilde, une étu­diante de 22 ans, af­firme vou­loir élire le Chef de l’État, tout en sou­te­nant Juan Car­los : « je suis juan­car­lista par ma mère, et parce que le roi a beau­coup œuvré pour la dé­mo­cra­tie en Es­pagne, mais do­ré­na­vant vient le tour de dé­ci­der si nous vou­lons conti­nuer de la sorte ». Jaime, un autre ma­ni­fes­tant, ap­porte un autre point de vue : « on peut to­lé­rer qu’au XXIème siècle, un pays qui se dit dé­mo­cra­tique se trans­mette de père en fils, mais nous vou­lons quand même la Ré­pu­blique ». An­to­nio, un in­gé­nieur de 31 ans, ex­plique ainsi que « je vo­te­rai, pour que Fe­lipe, qui a été pré­paré toute sa vie à gou­ver­ner, soit le Pré­sident de la IIIème Ré­pu­blique es­pa­gnole, mais je tiens à pou­voir choi­sir ». 

C’est l’une des grandes contra­dic­tions de la so­ciété es­pa­gnole : les uns veulent une Ré­pu­blique, les autres une mo­nar­chie. Plus dé­rou­tant en­core, les jeunes dé­si­rent la tenue d’un ré­fé­ren­dum, tout en sou­hai­tant que Fe­lipe VI soit le pro­chain Pré­sident de la IIIème Ré­pu­blique. Mais ce que la plu­part des gens sou­haitent avant tout, c’est avoir le droit de choi­sir.