L'Espagne contre les anglicismes : l'inévitable guerre des mots

Article publié le 12 septembre 2016
Article publié le 12 septembre 2016

[OPINION] L'anglais détient le monopole linguistique dans le milieu des affaires, la publicité et les réseaux sociaux. Son usage se propage comme une traînée de poudre. Une chose qui, pour les académiciens de la langue, n'a aucun sens. Alors en Espagne mais aussi en France et en Italie, « on nettoie ». Dommage ?

En Espagne, employer des mots étrangers n'est pas nécessairement synonyme d'intelligence. Il est curieux d'observer que si tu t'asseois à une table pour rejoindre des gens avec qui tu as le castillan en commun et que tu prononces brainstorming alors qu'en réalité tu veux dire « pluie d'idées », target alors que tu te réfères à « objectif », ou fashion pour souligner que quelque chose est à la mode, une des personnes présentes pensera sûrement que tu es un peu arrogant et que tu veux te vanter de quelque chose qui, en réalité, te manque. Cependant, les langues changent aussi vite que les gens. La liberté de mouvement implique des déplacements humains mais aussi linguistiques, et c'est pour cela que notre manière de parler est en train de muter à la vitesse de la lumière. Nous, les Espagnols, passons notre vie à nous battre avec la langue de Virginia Woolf. Néanmoins, nous incorporons des mots qui n'appartiennent pas à notre langue et nous sommes à l'aise avec cela. Le monopole absolu des nouvelles acquisitions revient à l'anglais, qui domine la science, la publicité et les réseaux sociaux, parfois par nécessité, quelquefois par commodité et à d'autres occasions par pure bêtise. Et ça, ça ne plaît pas du tout à la RAE (Real Academia Española, ndlr) qui, depuis 1713 « nettoie, fixe et donne de la splendeur », à la langue espagnole.

Des lunettes d'aveugles et un parfum « senteur porcine »

Les 46 académiciens de cette institution centenaire qui a son siège à Madrid - et où l'on ne compte d'ailleurs que 8 femmes - sont formels : il n'y a qu'une langue maternelle. « L'anglais est en train d'envahir la publicité de l'intérieur... et de l'extérieur. Et tout cela parce qu'on nous a fait croire que ça sonnait mieux qu'en espagnol ? », peut-on entendre dans un de leur spot promotionnel. Un spot pensé comme une contre-attaque et qui s'inscrit dans une campagne audiovisuelle qui insiste, elle, là où ça fait mal : l'ignorance. Dans la pub, la RAE lance donc deux faux produits sur le marché, avec des annonces en anglais, où l'on invite les consommateurs à commander ces produits gratuitement sur Internet. L'une des publicités propose des lunettes « d'aveugle » et l'autre un parfum « senteur porcine ». Comme il fallait s'y attendre, nombreux sont ceux qui sont tombés dans le piège, hypnotisés par leur présentation pompeuse. À qui la faute entre celui qui achète par bêtise et celui qui vend par abus de pouvoir ?

Le sport de la RAE.

Au sein de l'UE, où il n'y a pas de frontières mais bien 24 langues officielles, la défense de la langue au niveau national reste le cheval de bataille de beaucoup. Les Français, par exemple, qui abusent du franglish et du langage sms, ont vu comment le CSA (Conseil Supérieur de L’Audiovisuel) attirait leur attention : « Dites-le en français. Notre langue est belle. Utilisez-la ».

La vidéo du CSA.

En Italie, il existe le #Dilloinitaliano, une initiative de la blogueuse Annamaría Testa pour inviter le gouvernement, l'administration publique et les médias à « parler, s'il vous plaît, un peu plus italien ». À l'inverse, nous avons les Allemands qui non seulement adorent les anglicismes, mais en inventent d'autres, en adaptant des mots qui sonnent anglais mais qui n'existent pas en réalité. À partir du pull (pullover), ils inventent la version sans manches : le pullunder. Et avec la main (hand), ils révolutionnent le monde de la téléphonie mobile avec le handy. Bon, à ce petit jeu-là, nous sommes forts aussi en Espagne. Car on ne peut rien faire sans le footing, le puenting ou le alto standing.

« Si trendy, si cool, si ridiculous »

Même si l'on ne peut nier que les langues doivent rester fidèles à leur idiosyncrasie, cet état de fait est peut-être un peu exagéré et alarmiste. N'oublions pas que les langues sont vivantes et qu'elles peuvent dépasser les limites de notre imagination. Parfois, on ne peut pas éviter l'emploi d'un nouveau mot sans qu'un autre disparaisse. Ce qui peut paraître aujourd'hui comme une intrusion sera, demain, une nouvelle acquisition, comme ce fut le cas avec la transition de bulevar à « boulevard », d'estatus à « status ». La RAE lutte contre l'invasion de ces nouveaux termes qui en déplacent et mettent à la marge des expressions qui existent déjà. Mais en fin de compte, l'espagnol s'est approprié au fil de l'histoire le vocabulaire de ses voisins et, à son plus grand bonheur, il n'a pas disparu mais est même devenu la deuxième langue la plus parlée dans le monde. C'est à l'allemand que nous devons l'aspirine. Au grec l'atmosphère. Et à l'arabe notre cher olé.

Le plus remarquable là-dedans, c'est que l'espagnol est également présent dans la vie des autres. Les Anglo-saxons vivent avec aficionado, cojones, to go solo (ir solo), mi casa es su casa, qué será será, macho, guerrilla, going mano a mano, et mañana. Les francophones, pour leur part, se sont habitués à la siesta, au chorizo, au basta, au gazpacho, à la plancha, aux tapas, à la fiesta, au macho, et à faire la ola. Et les Italiens au golpe, aux desaparecidos, au goleador, a la movida, et au buen retiro (qui est pour eux ce lieu secret où se retrouvent les amants, ndlr).

En résumé, faisons en sorte que les langues suivent leur cours, comme celui de l'eau. Ne nous alarmons pas et vivons Życie jak w Madrycie (la vie comme à Madrid, ndlr). Enfin, c'est ce qu'on dit en Pologne.