L'ESIB et l'européanisation de l'enseignement supérieur

Article publié le 25 novembre 2003
Publié par la communauté
Article publié le 25 novembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le débat concernant les modifications du système de l’enseignement supérieur devient européen et ses protagonistes changent également : les gouvernements, les présidents d'université... Sans oublier une petite organisation appelée ESIB.

La sphère des organisations européennes est peuplée d’un alphabet complet formant des acronymes indéchiffrables. Certains d’entres eux sont assez connus : BCE (Banque Centrale Européenne), ou CJCE (Cour de justice des Communautés européennes), mais d’autres tels que CCE (Cour des comptes européenne) et ESA (Agence Spatiale Européenne) ne sont connus que des spécialistes. Et il y ceux, comme l’ESIB qui ne susciterait qu’un haussement de sourcils de la part de l’étudiant moyen en études européennes.

Pourtant, comme la plupart des organisations européennes, l'ESIB ou « Syndicats nationaux étudiants en Europe", est est plus importante que ne le laisserait croire sa faible notoriété. Regroupant plus de 50 syndicats nationaux étudiants dans 37 pays, l’ESIB représente plus de 11 millions d'étudiants, ce qui en fait l’une des plus grandes organisations étudiantes au monde. Avec autant d’adhérents, quel est donc l’impact de l'ESIB ?

Déplacement du champ de bataille

Pour l’instant, la réponse est malheureusement : faible Comme ce n’est qu’une organisation parapluie, la plupart des tâches qu’on assimile aux missions d’un syndicats d'étudiants sont restent du ressort national. Mais suite à la réforme qui doit conduire à l’européanisation de l'enseignement supérieur dans le cadre du processus de Bologne, cela pourrait bientôt changer. En fait, il faut que cela change : le champ de bataille de la réforme de l’éducation se déplaçant du niveau national au niveau européen, il est inévitable que certaines responsabilités soient transférées des Syndicats Etudiants nationaux à l’organisation collective européenne.

Le débat sur le Processus de Bologne en est un bon exemple. Tout a commencé en 1998, lorsque les ministres de l'Education Nationale allemand, britannique, français et italiens se sont rencontrés à La Sorbonne à Paris, où ils ont signé ce qu’il faut appeler la « Déclaration de la Sorbonne », appelant à une harmonisation de l'architecture du système d'enseignement supérieur européen. Les quatre membres initiaux ont été rapidement rejoints par presque tous les autres pays européens, et c’est ainsi que les ministres de l'Education Nationale de 29 pays se sont à nouveau rassemblés en 1999 à Bologne afin de mettre en pratique les déclarations faites à La Sorbonne. En effet, le Processus de Bologne pourrait bien conduire à un des plus importants bouleversements dans l'enseignement supérieur européen depuis la massification du système universitaire dans les années 1960.

Faire au niveau européen ce qui ne passerait pas au niveau national

Cependant, l’objectif fixé par les participants du Processus de Bologne était de nature plutôt aride et technique – la création d’un espace européen de l'enseignement supérieur d’ici à 2010. Et comme d’innombrables projets européens l’ont déjà prouvé, se fixer un objectif est une chose, mettre en place les moyens d’y parvenir en est une autre.

Comme c’est souvent le cas en matière d’européanisation, les processus européens sont utilisés par les élites nationales pour mener des politiques qui, pour des raisons d'opposition marquée ou a cause de barrières techniques, ne pourraient pas être réalisées à l'intérieur du pays. Dans le cas du processus de Bologne, il s’agit de favoriser la libéralisation et la privatisation partielle des universités européennes. Dans les termes crus de l'ESIB, cela signifie qu’on a « abusé du processus de Bologne pour effectuer d'autres réformes qui sont seulement à l'ordre du jour au niveau national ». Autre exemple, selon une source à l’ESIB,,« le gouvernement suisse a menacé d’introduire des frais de scolarité suite aux réformes induites par le processus de Bologne » et « d'autres pays ont faits des allusions semblables ».

Les gouvernements nationaux avaient prévu ces bouleversements de longue date. Ils avaient vu juste car les universités européennes languissent en comparaison de leurs homologues américaines, bien financées et aux droits de scolarité élevés. Et peu de gouvernements ont eu la volonté politique d’engager les milliards d'euros nécessaires pour amener leurs systèmes universitaires à se frotter à leurs concurrents d’outre-Atlantique. Dans ce contexte, l'introduction de frais de scolarité est considérée comme une « option facile » : les organisations d'étudiants nationales y sont donc largement et résolument hostiles -comme l’ont prouvé par leur taille et leur échelle les nombreuses manifestations contre les frais de scolarités « trop élevés » au Royaume-Uni et en Autriche.

Pas de représentation étudiante

D’où la tentation d’introduire les frais de scolarité « par l'escalier de service » - c'est-à-dire par le biais des négociations européennes. Pour le moment, cependant, il semble que l’escalier soit condamné. A la réunion initiale des ministres de l’éducation à La Sorbonne, il n'y avait aucune représentation étudiante. En 1999, lors de la seconde rencontre, selon Thomas Nilsson, chargé de la communication de l’ESIB « c’est uniquement grâce au syndicat étudiant de l'Université de Bologne qu’il y avait une présence étudiante ». L'ESIB s’est depuis totalement engagée dans le Processus de Bologne. En conséquence, les propositions les plus controversées sur la libéralisation du secteur de l'enseignement supérieur européen ont été retirées de l'ordre du jour et l'attention s’est à nouveau portée sur des propositions plus mondaines en vue d’harmoniser les systèmes d'enseignement supérieur.

Les évènements autour du processus de Bologne sont un exemple classique d’européanisation, au sens où l’entend Moravcsik. Il fait référence aux chemins empruntés par les décideurs nationaux pour atteindre des résultats de politique intérieure via les institutions européennes et aux réactions des groupes de pression et d’intérêts qu’ils suscitent via ces mêmes institutions, amenant ainsi le processus politique à passer du niveau national au niveau européen. Si les propositions du processus de Bologne permettent de concrétiser l’objectif initial, c’est-à-dire un espace européen de l'enseignement supérieur d’ici à 2010, il est alors certain que l'ESIB jouera un rôle croissant dans les années à venir.