L’esclavage des Roms, la « Grande Honte » de la Roumanie

Article publié le 20 février 2017
Article publié le 20 février 2017

Tous les ans, le 20 février, la Roumanie célèbre l’abolition de l’esclavage des Roms. Sauf que ces cinq siècles de l’histoire du pays ne sont pas toujours pas inclus dans les programmes scolaires. Ce 20 février 2017, une pièce de théâtre sur l’esclavage créée par l’actrice rom Alina Șerban se joue au Théâtre National de Bucarest. Une première dans le pays.

Quand l’Histoire est oubliée, l’art la fait ressortir des tiroirs. Avec la pièce « Marea Rușine » (« La Grande Honte »), ce sont 500 ans d’esclavage des Roms qui resurgissent sur scène. Magda, une jeune doctorante rom, décide de rédiger une thèse sur le sujet, mais fait face aux critiques de ses proches et  à ses questionnements intérieurs : qu’est-ce qu’être une femme rom aujourd’hui en Roumanie et en Europe ? Comment un tel passé peut-il être ignoré ?

« Magda : je propose de décrire les principales caractéristiques de l’esclavage des Roms en Roumanie.

Professeur : Je vous demande une nouvelle fois, pourquoi ce sujet est-il important ?

Magda : Parce qu’il a toujours aussi peu de recherches sur ce sujet et je peux contribuer à développer ce domaine d’études.

Professeur : La thèse que vous proposez est trop militante. Il faut décider si vous voulez être académicienne ou activiste. »

À travers ce personnage, l’actrice rom Alina Șerban entend ramener le passé dans le présent et questionner l’identité rom ainsi que l’histoire des roms roumains. Selon elle, il est crucial de connaître le passé pour mieux comprendre la situation actuelle. « Tout le discours sur les Roms se construit au présent, mais on ne se demande jamais pourquoi une telle situation existe. Est-ce que ces personnes ont eu la même chance que les autres ? Il est important que la Roumanie et le reste de l’Europe comprennent que les ancêtres des Roms roumains étaient des esclaves, et que les conséquences sont encore visibles aujourd’hui. La Grande Honte ce n’est pas seulement ce passé esclavagiste. La Grande Honte, c’est l’oubli de ce passé. »

Qui écrit l’Histoire ?

La première partie de la pièce se consacre à l’élaboration de la thèse de Magda, et au dialogue avec son frère - prêtre orthodoxe - son petit ami et ses professeurs. Dans la seconde partie, la jeune femme et les autres personnages jouent la soutenance sous la forme de déclamations et retrace l’histoire de l’esclavage des Roms jusqu’à l’abolition. À la fin, des images du XXIè siècle révèlent des habitations roms détruites et leurs habitants expulsés.

Ces situations, Alina les a personnellement vécues. Adolescente, toute sa famille a dû être évacuée de la « cour rom » où ils logeaient. Elle bénéficie alors d’une aide sociale à l’enfance qui lui permet de vivre en appartement avec d’autres jeunes de son âge. Le bac en poche, elle rentre à l’UNATC, l’université de théâtre et de cinéma de Bucarest. En 2010, c’est la consécration : Alina obtient une bourse pour étudier à New-York puis à la Royal Academy de Londres. « Je me suis rendu compte à quel point j’avais de la chance d’être européenne, raconte-t-elle. Je ne pouvais pas travailler à l’époque car les Roumains n’avaient pas le droit, mais contrairement à mon ami somalien, j’avais un bon passeport. Je pouvais étudier et vivre ailleurs. C’est libérateur. »

Pendant son séjour new-yorkais, elle se lie d’amitié avec des Afro-américains qui lui parlent de leurs ancêtres, de l’esclavage et du « privilège blanc ». « Pour eux, c’était normal de parler de ça. Ils ont mis des mots sur mes pensées, des mots que je n’avais pas exprimés jusque là, explique-t-elle. Les Roms de Roumanie n’ont pas encore acquis ce type de discours, alors qu’ils ont connu une histoire similaire. Alors, une question survient : qui écrit l’Histoire ? »

Elle se renseigne sur ses aïeuls, des générations de Roms spoitori (blanchisseurs), et veut se réapproprier leur histoire, son histoire. À l’image des Afro-américains, Alina veut faire partie de ces artistes roms qui rappelleront à la Roumanie son passé esclavagiste et contribueront à donner une voix au groupe ethnique le plus discriminé d’Europe. 

Amnésie générale

Plusieurs historiens ont d’ailleurs comparé l’esclavage des Roms à celui des Afro-Américains aux États-Unis. Si les conditions et le contexte sont différents, certaines similitudes méritent d’être soulignées. Du 14ème au 19ème siècle, les principautés de Valachie et Moldavie pratiquent l’esclavage des Roms. Ce système va s’institutionnaliser et se codifier avec un Drept Țigan, sorte de « code noir ». L’abolition définitive de l’esclavage sera  déclarée en 1864. Depuis, des réminiscences rappellent la période, pourtant toujours méconnue. Le mot « tsigane », alors surnom des Roms, était devenu le terme employé pour désigner tous les esclaves. Comme « nigger », ce mot, péjoratif en Roumanie, est toujours utilisé pour désigner les Roms. Tous les esclaves n’étaient pas forcément Roms, mais tous les Roms - sauf les affranchis ou ceux qui ont fui - étaient esclaves, propriétés du Prince, des monastères ou des boyards, ces fameux aristocrates orthodoxes de l’Europe de l’est.

Aujourd’hui, l’ampleur de l’esclavage semble minimisée. Même la langue roumaine parle plutôt d’une forme d’asservissement (robie) que d’une forme d’esclavage (sclavie). L’histoire elle, ne comprend aucun d’équivoques. Quand Mihail Kogalniceanu, futur premier ministre de la Roumanie, essaie d’alerter ses voisins en 1837, il fait la lumière sur une part sombre de l’époque : « Les Européens organisent des sociétés philanthropiques pour l'abolition de l'esclavage en Amérique, alors que sur leur propre continent 400 000 Tsiganes sont maintenus en esclavage ».

Les manuels scolaires roumains ne contiennent aucun paragraphe sur l’esclavage des Roms. Seulement quelques lignes mentionnent l’asservissement des Roms et la période abolitionniste. Toutefois, les principaux propriétaires d’esclaves, représentés par l’Église et l’État, assument peu à peu leurs responsabilités. En 2011, le 20 février (date de la première abrogation en 1856, ndlr) est décrété « journée de commémoration de l’émancipation des Roms ». Le 19 février 2016, l’ancien premier ministre Dacian Ciolos reconnaît officiellement l’esclavage et la situation marginale des Roms. Le lendemain, une plaque commémorative est apposée sur le Monastère Tismana, un des premiers à avoir possédé des esclaves. 

Or, ne pas connaître le passé ne permet pas d’en observer les conséquences. Des recherches attestent de lieux occupés par les Roms qui datent de la période d’esclavage, comme le quartier Simileasca à Buzau. Dans son essai From the Gypsies to the African-America, la professeure de littérature Mihaela Mudure écrit que la période post-abolition a été fatale : « Les esclaves formaient une niche économique, mais n’avaient aucune personnalité politique ou juridique. Les esclaves libérés possédaient une personnalité politique et juridique mais se retrouvaient rejetés à la périphérie de la vie économique moderne. » Elle explique également que contrairement aux Afro-américains, les Roms n’ont pas eu les moyens de faire connaître leur culture et leur histoire. Jusqu’à aujourd’hui.

Sans art, pas de mémoire

La question fait son retour dans le débat public en 2015, lors de la sortie du film Aferim, réalisé par Radu Jude. Récompensé à la Berlinale, ce western roumain se déroule au début du XIXème siècle et met en scène deux policiers à la recherche d’un esclave qui s’est échappé. Pour beaucoup de spectateurs, la révélation de ce passé fait l’effet d’une claque. Selon Alina, « le dialogue commence », mais les avancées sont encore périlleuses. « Cela n’est pas si simple que ça de jouer au Théâtre National, raconte-t-elle. Nous le louons, ce n’est pas comme si quelqu’un avait vraiment apprécié le message de la pièce. C’est le Centre culturel des Roms – Romano Kher qui a permis qu’elle soit produite. » Sa pièce a été jugée trop militante par un autre théâtre public, dont elle ne veut pas communiquer le nom.

Bande-annonce d''Aferim' (2015)

Alina ne compte pas se laisser abattre. Pour elle, il n’est pas question de se poser en victime : « Soit on rejette, soit on victimise les Roms. Il faut passer à autre chose. C’était une nécessité pour moi de parler d’histoires douloureuses, mais pour créer quelque chose de positif, pour provoquer du changement. Et le théâtre et l’art en général peuvent créer ce changement. » Quelques années auparavant, elle n’aurait jamais osé faire ce type de projet : « En tant que femme et Rom, je n’avais pas l’habitude d’occuper l’espace. Des personnes le font très facilement, ils énoncent ce qu’ils veulent et l’obtiennent. Je veux désormais prouver que j’ai aussi le droit d’avoir ma place».  Et d’éviter que  500 ans d’esclavage soient jetés aux oubliettes.

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*Voir la revue « Etudes Tsiganes » numéro 29 sur l’esclavage des Roms.

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Ce reportage a reçu le soutien de la bourse Europa de l'Institut Culturel Roumain.