Les Turcs de Strasbourg : Mais où est passé le soldat Saglamer ?

Article publié le 9 mai 2014
Article publié le 9 mai 2014

Tun­cer Sa­gla­mer re­pré­sen­tait l'es­poir de la com­mu­nauté turque pour les Eu­ro­péennes. Avec le MCS, il pré­ten­dait même avoir créé son pre­mier mou­ve­ment ci­toyen. Seule­ment voilà, de­puis des mois, Sa­gla­mer a dis­paru. Et avec lui, pas mal de rêves se sont en­vo­lés. Re­por­tage dans la traque de « celui dont on ne doit pas pro­non­cer le nom. »

Soyons hon­nêtes : nous avons tel­le­ment de sou­cis au sein de l'Union eu­ro­péenne qu'il est en­nuyeux de conti­nuer d'en par­ler. Plu­tôt que de pour­suivre les dé­bats au­tour de ces su­jets nau­séa­bonds, on pré­fère cher­cher une brise d'air frais qui nous ap­por­te­rait un doux par­fum de so­lu­tions po­ten­tielles. Des ex­pé­riences pour nous re­monter le moral et nous dire « Il y a de l'es­poir ».

À Stras­bourg, on trouve une de ces ex­pé­riences. À l'heure où les im­mi­grés font par­tie de la so­ciété eu­ro­péenne mais ne pos­sèdent pas en­core de re­pré­sen­ta­tion po­li­tique pro­por­tion­nelle (par exemple, parmi les 754 membres du Par­le­ment eu­ro­péen, seule­ment 15 sont d'ori­gine étran­gère), les élec­tions mu­ni­ci­pales fran­çaises ont donné le jour, en Al­sace, à un parti sin­gu­lier. Le Mou­ve­ment Ci­toyen de Stras­bourg (MCS) se van­tait de comp­ter dans ses pro­jets celui de mettre en place une dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive dans la­quelle les ci­toyens se­raient pla­cés au coeur de chaque pro­po­si­tion, basés sur le res­pect et la dé­fense de la di­ver­sité éth­nique et cultu­relle.

Son lea­der, Tun­cer Sa­gla­mer, est un homme po­li­tique né en Tur­quie, tout comme une grande par­tie des membres de sa liste. Bien qu'il ait pré­senté la can­di­da­ture de son parti à peine un mois avant les élec­tions, Sa­gla­mer a re­cueilli 2,69% des votes, plus du double de ce que pré­voyaient les es­ti­ma­tions (1%) : un ré­sul­tat pro­ba­ble­ment ob­tenu grâce au sou­tien de la com­mu­nauté turque de la ville, la plus nom­breuse de France. Nous sou­hai­tions qu'il nous ra­conte son ex­pé­rience, qu'il nous ex­plique com­ment il comp­tait ré­for­mer la dé­mo­cra­tie eu­ro­péenne, rendre la com­mu­nauté im­mi­grée plus ac­tive et ainsi créer une bar­rière dé­mo­cra­tique contre l'ex­trême-droite... Qu'au­rait-il pu ar­ri­ver de mal ? Eh bien, par exemple, que Sa­gla­mer dé­ci­de de dis­pa­raître. 

à la re­cherche du can­di­dat dis­paru

Je me suis ef­forcé pen­dant des se­maines d'en­trer en contact avec lui, avec son at­ta­ché de presse, avec les membres de son parti, et ce par cour­riel, par Fa­ce­book, ou en pas­sant par son site web Comme je m'étais heurté à un mur à cha­cune de mes ten­ta­tives, la pre­mière chose que je fis en ar­ri­vant à Stras­bourg fut de me rendre dans son bu­reau de cam­pagne. Je ne peux pas dire que trou­ver un local com­plè­te­ment vide m'ait sur­pris. « Sa photo était af­fi­chée là, mais ils l'ont en­le­vée et main­te­nant le local est de nou­veau en vente », me confirma-t-on dans la phar­ma­cie d'à côté.  

Et main­te­nant, quoi ? Je n'ai plus d'adresse où me rendre, ni de nu­méro de té­lé­phone à ap­pel­ler, ni d'adresse mail à la­quelle écrire. Je me trouve dans un quar­tier ou­vrier dans la ban­lieue de Stras­bourg, qui compte une im­por­tante po­pu­la­tion im­mi­grée, et je pense alors à de­man­der à quel­qu'un de ré­soudre pour moi ce mys­tère : qu'est-il ar­rivé à Sa­gla­mer, et où puis-je le trou­ver ? Mais le sou­rire et la dis­po­ni­bi­lité qu'af­fichent les com­mer­çants lorsque je me pré­sente en tant que jour­na­liste dis­pa­raît dès que je men­tionne le nom du dis­paru. « Oui, je sais qui c'est, mais... La po­li­tique ça ne m'in­té­resse pas, tu sais... Je ne peux rien te dire de lui. », « Ça me dit quelque chose, mais je ne sais rien de lui. Pour­quoi tu ne vas pas de­man­der à la bou­lan­ge­rie ? », « Sa­gla­mer ? Oui, je le connais, c'est un client de­puis des an­nées, mais je ne sais rien de son parti. La po­li­tique, c'est pour les hommes po­litiques. ». Après de nom­breuses ré­ponses du même style, j'ar­rive dans un su­per­mar­ché turc où je trouve enfin quel­qu'un sem­blant dis­posé à me par­ler.

« Ce qu'a fait Sa­gla­mer est très im­por­tant pour la com­mu­nauté turque, af­firme le bou­cher se te­nant der­rière un comp­toir qui dé­gage un froid ter­rible. Ça montre que l'on s'in­tègre peu à peu, que nous, les Turcs, nous sommes ici pour tra­vailler, que nous pou­vons par­ti­ci­per à la vie po­li­tique », m'ex­plique-t-il. « Asil ! », l'in­ter­rompt son chef, lui fai­sant signe de se re­mettre au tra­vail. « At­tends-moi un mo­ment, je re­viens dans 10 mi­nu­tes », me dit-il. Pen­dant que je pa­tiente, je vois que le chef s'ap­proche de lui et lui dit quelque chose à voix basse. Quand Asil re­vient vers moi, c'est sim­ple­ment pour me dire qu'il ne par­lera plus. « Tu sais, je n'ai rien de plus à te dire. Tout ce que je pou­vais te dire, je te l'ai déjà dit. » Je com­mence à me sen­tir dé­cou­ragé face à ces ré­ac­tions. Pour­quoi tant de ré­ti­cences à me par­ler de Sa­gla­mer ? Je m'at­ten­dais à tout le contraire. Ce­pen­dant, je ne vais pas me dé­cla­rer vaincu, je connais un autre en­droit qui pour­rait être plus fa­vo­rable pour conti­nuer de cher­cher Char­lie.

Si­tuée au ni­veau de la bi­fur­ca­tion de deux des ca­naux qui tra­versent la ville, la Grande Mos­quée de Stras­bourg est la deuxième plus grande de France. Sa cou­pole et les étranges pi­liers se cachent der­rière les arbres et la vé­gé­ta­tion des berges.

​Je trouve le di­rec­teur de la mos­quée dans le patio face au temple, dis­cu­tant avec plu­sieurs per­sonnes, après la prière du ven­dredi. C'est un jeune homme sé­rieux mais af­fable, qui n'hé­site pas à conver­ser. « Pour nous, le plus im­por­tant c'est que les gens s'en­gagent dans la dé­mo­cra­tie et y par­ti­cipent, quand bien même ce ne se­rait qu'en ex­pri­mant leur opi­nion par le biais des urnes. Nous tâ­chons de trans­mettre l'idée que la po­li­tique ne se pra­tique pas uni­que­ment dans les cercles fer­més de Paris », ex­plique-t-il. Il pour­suit : « que le can­di­dat soit mu­sul­man, im­mi­gré, ou non, cela n'a pas d'im­por­tance. L'es­sen­tiel est de trou­ver un es­pace de re­flexion où cha­cun puisse se sen­tir utile. Par exemple, pour les mu­sul­mans croyants, cela pour­raît être le res­pect de l'en­vi­ron­ne­ment, qui fi­gure parmi les prin­cipes co­ra­niques ».

"Nous vou­lons par­ti­ci­per à la vie po­li­tique, pas être un ghetto po­li­tique"

Le di­rec­teur de la mos­quée m'a donné quelques pistes, mais je ne veux pas par­tir de Stras­bourg sans avoir par­lé avec Muha­rren Koç, le di­rec­teur d'Astu, une as­so­cia­tion cultu­relle qui sou­tient les tra­vailleurs turcs de la ca­pi­tale al­sa­cienne de­puis les an­nées 70. « Être Fran­çais, être mu­sul­man ou être Es­pa­gnol ne sup­pose pas d'adhé­rer à cer­taines opi­nions po­li­tiques, cela im­plique sim­ple­ment qu'on ap­par­tient à une com­mu­nauté. Mais il n'y a au­cune rai­son pour que tous les membres de cette com­mu­nauté aient la même vi­sion du monde », ex­pli­que Koç.

« Il est de plus en plus cou­rant qu'on fasse de la po­li­tique en pen­sant seule­ment à sa propre com­mu­nauté, mais la po­li­tique ne consiste pas à faire des choses uni­que­ment pour les siens : c'est un ter­rain col­lec­tif, où par­ta­ger sa vi­sion du monde, ses va­leurs », pour­suit-il. « On peut créer un parti po­li­tique pour pro­mou­voir le droit de vote des im­mi­grés, pour amé­lio­rer la ré­gu­la­ri­sa­tion des sans-pa­piers, leurs condi­tions de tra­vail, etc. mais pas en pen­sant : je suis im­mi­gré, je vais faire de la po­li­tique ». À aucun mo­ment il n'a men­tionné Sa­gla­mer, mais il a com­pris le mes­sage. Au cas où, je lui de­mande s'il sait quelque chose de lui : « Je sais qui il est, mais je ne veux pas par­ler de lui. Je n'ai aucun contact avec lui ni avec son groupe », me ré­pond Koç, mal à l'aise.

Après tout cela, je crois que je peux re­non­cer à comp­ter sur Sa­gla­mer pour mon re­por­tage.  Ré­ap­pa­raî­tra-t-il un jour ? J'ima­gine que oui, mais ce si­lence post-élec­to­ral, dont té­moignent ses pages of­fi­cielle et Fa­ce­book (non ac­tua­li­sées de­puis le mois de mars, nda) en dit plus long que n'im­porte quel dis­cours po­li­tique plein de bonnes in­ten­tions. J'au­rais aimé vous ap­porter une brise d'air frais por­teuse de po­ten­tielles so­lu­tions pour l'Eu­rope, mais à la place je vous laisse cette pe­tite his­toire ac­com­pa­gnée d'une mo­rale : at­ten­tion aux for­mules ma­giques !

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Stras­bourg et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.