Les seigneurs de Palerme : skateurs de la justice

Article publié le 15 juillet 2015
Article publié le 15 juillet 2015

On entend de drôles de bruits le mardi soir derrière le Palais de justice de Palerme. Des planches de skate qui se heurtent aux grandes ailes en cuivre qui représentent la Justice. Nous avons passé une soirée avec la crew HSB, le collectif qui roule littérallement sur la vague anti-mafia sicilienne.

Derrière le Palais de justice de Palerme, entre les colonnes de piazza della Memoria (nommée ainsi dans les années 2000, en hommage aux juges tués par Cosa nostra), chaque mardi soir se réunissent des skaters tous âges confondus pour mettre au point des figures des plus étonnantes.

Ils ont entre 14 et 40 ans, ils sont Italiens, étrangers, simples passionnés ou professionnels du skate, ils ont trouvé sur les marches irrégulières de l'espace devant le Tribunal l'endroit approprié pour leurs acrobaties. C'est un microcosme inattendu : au tournant, ce qui de jour est un lieu peuplé de professionnels en costume-cravate devient un skate park spontané où le sport est au centre de l'attention.

Les skaters de Palerme

Palerme ne compte pas un seul endroit où parfaire ses trick et ses flip, alors il faut se contenter des places publiques qui ont des formes semblables à celles d'un skate park. Les jeunes de la crew HSC luttent depuis des années pour avoir un espace bien à eux : il y a quelques temps, on leur a confié un espace social à Palerme, mais suite à quelques débordement, les forces de l'ordre l'ont fermé.

Pourtant, la communauté de skateurs à Palerme est plus nombreuse que ce que l'on tend à croire. Certains de ces jeunes sont de vraies célébrités dans leur secteur. Le magasin Yankee de Palerme, dont les employés prennent soin du futur du skate dans le chef-lieu de Sicile, est l'un des plus grands magasins de l'île et s'occupe de réparer les boards et de fournir des éléments de rechange unique en leur genre.

Malheureusement les sports  « mineurs » à Palerme sont à peine pris en considération. Alors passer de la cire sur une marche pour ne pas se blesser ne peut être considéré comme du vandalisme, puisque c'est simplement la seule alternative que la ville offre aux passionnés de ce sport sain et divertissant, sans quartier général.

Leçons contre la mafia

Cela fait bizarre de les voir glisser sur ces marches, entre les lettres argentées qui rappellent les noms de juges qui ont fait l'histoire de la lutte contre la mafia en Italie : Giovanni Falcone et sa femme Francesca Morvillo, Paolo Borsellino, Rocco Chinnici.

« Sais-tu qui était Rocco Chinnici ? », demande-je à un jeune qui tente un flip sur la marche qui porte le nom du premier magistrat anti-mafia. Sa réponse : « Je crois qu'il s'agit d'un chef de la mafia... ?». Je m'arrête un instant : je pense que le sport devrait servir à quelque chose de plus qu'à gagner de l'argent avec les sponsors et la publicité. Le sport devrait servir à éduquer, à informer, car lorsque je réponds à ce garçon que « non, au contraire » et que je lui explique qui était Rocco Chinnici, il s'assied pour écouter mon histoire avec un regard curieux. Les yeux de celui qui veut vraiment apprendre, si seulement il en avait la possibilité.

D'autre part, le juge Chinnici avait énoncé lui-même dans son rapport à une conférence d'études organisée par le Conseil Supérieur de la Magistrature, le 3 juillet 1978, à Grottaferrata : « Parler aux jeunes, aux gens, leur raconter qui je suis et comment s'enrichissent les mafieux (...) fait partie des devoirs d'un juge. Sans une nouvelle conscience, nous, seuls, n'y arriverons jamais ».