Les routards de l'Apocalypse

Article publié le 20 décembre 2012
Article publié le 20 décembre 2012
Le monde est un grand navire. Cependant, si l'on en croit le calendrier des anciens Mayas, le 21 décembre prochain cet auguste vaisseau risque de prendre l'eau. En prévision de la débâcle, d'aucuns se sont déjà préparés. Un Chinois fabrique de petites capsules sphériques de sauvetage.
Un Néerlandais a reconstitué son Arche de Noé pendant qu'un Russe relooke le sien dans une version post-moderne avec turbos intégrés. Dans le sillage de ces utopies, une poignée de jeunes européens cherchent eux-aussi une place à bord dans le but de fonder une société nouvelle. Oui, mais comment ?

Essayons d'imaginer la chose. Bien avant l'arrivée de cette apocalypse imminente et du gigantesque tsunami sur le point d'engloutir notre monde à la date du 21 décembre, un groupe de jeunes européens se tient en état d'alerte, au bord de la route, depuis plusieurs mois déjà, histoire de prendre place à bord de l'ultime navette. Qu'on se le dise : les places sont chères ! Au regard du 2012 de Roland Emmerich, on ne trouve pas un strapontin à moins d'un milliard de dollars. Les meilleurs sièges, des cheiks arabes les disputent à quelques Russes nouveaux riches et autres rentiers scandinaves. Tandis que le chômage atteint dans l'Union un pic terrifiant, la note semble plutôt salée pour nos jeunes européens qui voient leurs comptes refluer à marée basse.

A bout de souffle, ils ne leur restent plus qu'à faire de l'auto-stop ou à resquiller afin de monter à bord. Quelqu'un devrait pourtant prendre conscience que cette génération perdue pourrait être d'un grand secours en vue de reconstruire une nouvelle société à partir de rien dans le désert post-apocalyptique du jour d'après.

Tous les gadgets à la mer !

Sur le départ, notre petite équipe a pris le soin de répondre à cette question : Emporteriez-vous quelqu'un ou quelque chose qui vous semble important ? Ce qui est étonnant, c'est que personne n'a daigné garder son smartphone, sa liseuse électronique ou son percolateur Illy dernier cri (bien que sur ce point, les Italiens, se soient montrés un instant quelque peu réticents). On n'accorde aucune attention aux joujous de la société consumériste post-industrielle. Dans leurs bagages, il n'y a de place que pour les idées et les concepts. Vision des choses un peu trop sérieuse, selon vous ?

Une mitrailleuse « pour se protéger des bêtes sauvages. »

Sur le point de ployer sous son fardeau trop lourd, ce n'est pas l'avis de Fernando, un jeune espagnol qui préfère emporter dans son gros sac un clavier portatif. A ses yeux : « l'invention la plus belle et la plus astucieuse qu'un Européen ait jamais conçue. » Natalia de Pologne n'a en poche que le programme Erasmus de l'année finissante. En guise de bouée de sauvetage, Aca de Serbie juge bon d'emmener les données du CERN. Christina penche pour un guide d'initiation à la Révolution : « En fait, il s'agit là d'un héritage commun à tous les Européens. Comme c'est la première fois dans l'Histoire que nous avons trouvé un équilibre, nous pourrions tout de suite nous en servir pour bâtir quelque chose de nouveau. »

Elina de Grèce a tardé un instant avant de répondre : « Ce qui appartient à l'Europe ne vient ni d'Asie, ni d'Afrique ou d'Océanie. Le lien entre tous les pays d'Europe est de nature politique, scientifique et philosophique. J'emmènerai donc un manuel de philosophie ou de politique. De l'un, on peut extraire l'autre. »

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De grands millésimes 

Il faut dire qu'en Europe, le glissement de terrain a commencé depuis un bon moment déjà. Dans une cacophonie inintelligible, on entend sans cesse parler d'un énième sommet sur l'Union bancaire immanquablement reporté à l'année suivante. Bien que la désastreuse crise financière balaie tout sur son passage, les idées novatrices et créatives ne manquent pas.

Giacomo, l'Italien, est fatigué. Il vient de voyager sur un vol low-cost pour pouvoir rentrer chez lui (le moins cher du mois). Mais il est bien résolu à suivre la mission Arche de l'Europe. Avec sa compagne, dans une société flambant neuf, il ne veut plus entendre parler de toutes ces montagnes de dettes, ni de ces variations du taux de chômage et encore moins des pics de croissance commerciale à atteindre. Le tsunami annoncé n'a qu'à leur faire un sort ! Au lieu de ça, il préfèrerait que son élite humaniste s'attarde dans des discussions au cours de grands festins interminables. Assurément, Soili de Finlande est prête à monter dans la même « galère ». Mais avec tout un vignoble. Car, affirme-t-elle : « Nous, les Européens, on a besoin de vin ! »

Mais où en est notre idée de la culture en ces temps amers et mercantiles ? Grâce à une campagne de crowdsourcing menée par 6 journaux européens, la culture apparait comme la principale victime de la crise. Au moment même où les Bourses boivent la tasse, les centres d'intérêts quotidiens des Européens ne se fixent plus sur le théâtre, les musées, les galeries, . Pourquoi alors, juste avant la chute, chaque passager ne pense qu'à se munir d'un livre ou même d'un CD ? Quoiqu'il en soit, Alexandra d'Ukraine aura pas mal de choses à transbahuter sur le rafiot. Elle a choisi de sélectionner une oeuvre dans chaque pays européen. Un par pays et - parité oblige - un par sexe ! Emmanuel de France se rallie aussi à ce point de vue : « En Europe, la littérature est peut-être la seule chose qui nous rattache encore les uns aux autres. » Annie en Écosse ne s'est décidée pour aucun livre. Elle montera avec un conteur à bord. « Les histoires sont autant de boussoles qui nous indiquent de nouveaux horizons. »

Ce qui part et ce qui reste

Toutefois, le seul livre auquel aucun Européen sur le départ n’a songé à emmener c’est le livre religieux. Luc, de Hollande, veut que la Tolérance règne à bord : « J’aimerais que nous appréhendions la diversité non comme une entrave mais comme un bien. » C’est dans le même esprit que Falk d’Allemagne enjambera la passerelle : « Avec pour paramètres, des vues élargies, des compétences interculturelles, la tolérance, la prise de conscience personnelle, et un état d’esprit ouvert au compromis. » Mais pas l’ombre d’une Bible à l’horizon, pas même celle d’un Coran ou d’une Thora ... Bien qu’ils furent tous en Europe un grand sujet de polémique. De la tolérance avant toute chose ! Sergio du Luxembourg apporte à toutes fins utiles, une mitrailleuse « pour se protéger des bêtes sauvages. ». Car, ça aussi, c’est européen.

Alors que reste-t-il d’ancien dans cette nouvelle Europe ? Une bande de philosophes, armée et ivre à laquelle se joignent également des prédicateurs de tolérance multilingues équipés de manuels politiques sans oublier… Zlatan ! Ajoutez à cela beaucoup de temps pour se reproduire. Et sur la liste des invités d’Hélène : Michael Fassbender. Ainsi, vous aurez une petite idée de nos échanges futurs. Mais sans écrans plats, sans courbes du chômage, ni fast-food. Peut-être devrait-il sortir de cette Arche une bonne résolution. A condition que le 22 décembre tout se déroule encore un peu comme avant. 

Photos : Une (cc)Alex E. Proimos/flickr; Texte : Arche (cc)h.koppdelaney/flickr, Vision du futur (cc)Brendon Burton/flickr, Equipe (cc)yug_and_her/flickr