Les Roms de Strasbourg passent devant l’objectif, ou « l’effet pansement » de la photographie

Article publié le 5 avril 2012
Article publié le 5 avril 2012
Par Lucie Dupin A l’occasion de la journée internationale des Roms le 8 avril prochain, Café Babel Strasbourg vous propose une plongée photographique au cœur des campements de Roms. Entre la fin d’un automne estival et un hiver glacial, des centaines de clichés, 15 portraits en lice, une exposition. « Exils », c’est le travail du journaliste alsacien David Geiss.
Il s’est livré à un exercice de photoreportage, appareil-embarqué, avec la maraude de Médecins du Monde. Immersion dans les camps de Roms à Strasbourg.

Ils sont près de 200 à vivre dans une dizaine de camps de fortune, pour la plupart implantés entre les quartiers Koenigshoffen, Cronenbourg et Montagne Verte de la capitale alsacienne. Entre voies ferrées et autoroutes. A l’été 2011, Médecins du Monde alerte de la situation sanitaire critique dans les campements. C’est un an après le discours de Grenoble et les vagues d’expulsions de Roms. David Geiss convient alors de passer quelques après-midi par mois, d’octobre à janvier, avec la maraude de l’ONG Médecins du Monde. Dans les camps, peu de familles parlent français. Elles tiennent à scolariser leurs enfants, qui se font le relais avec les bénévoles. Le personnel soignant représente parfois le seul contact avec la société. Des étudiants roumains prêtent aussi main forte à l’ONG pour la traduction. Entre David Geiss et les Roms, la langue se veut photographique. « Pour me faire accepter, j’ai d’abord intégré l’équipe de la maraude, puis la confiance installée, j’ai pu approcher mon appareil-photo ». Une relation s’instaure, fragile, parfois pudique. Elle dépend des aléas climatiques. En période de froid, David comprend que les conditions météorologiques jouent sur le moral des habitants. « C’est là que le photographe doit trouver la juste mesure et savoir rester en retrait » confie ce père de famille, pour qui « voir des enfants greloter à Strasbourg n’est pas chose facile ». fillette_D_GEISS__Medium_.JPG Quand le moral est là en revanche, la demande vient même des Roms. Les familles se présentent fièrement devant l’objectif de l’Alsacien. C’est alors un jeu implicite du donnant-donnant. David Geiss immortalise les pauses familiales un peu figées, un peu convenues. Il en fera des tirages apportés aux familles lors de ses prochains passages dans les camps. Puis il récolte pour lui les instantanés furtifs quand les pauses se relâchent. Ces bribes de vie constituent le cœur de son exposition, Exils. Jeu de cache-cache entre le photographe et cette fillette, amusée de virevolter autour de sa mère, regard bleu malicieux d’un jeune garçon, ou encore cette femme vivant seule dans les camps, mais « grand-mère » de tous.

Des clichés comme « remède au mal »

Lorsque Médecins du Monde panse les plaies, les photographies de David Geiss ont un effet placebo. Si l’ONG a dû faire face à une épidémie de tuberculose au sein d’un campement, elle est là pour les vaccinations ou encore les suivis de grossesse. Mais les médecins bénévoles ont aussi affaire à des maux de ventre et de tête, symptômes psychosomatiques du stress et de l’angoisse de l’expulsion. De son côté, quand le photographe revient distribuer d’une semaine à l’autre les clichés familiaux, les Roms lui font comprendre que ce papier glacé, « c’est comme un doliprane ». « Une attitude qui en dit long sur l’image qu’ils ont d’eux-mêmes » explique David Geiss. femme_seule_D_GEISS.JPG

Cet anti-douleur de papier, c’est aussi un souvenir que les habitants des camps souhaitent emporter avec eux lors de leur retour, comme pour témoigner de « leur vie française » à leur famille restée au pays. Un retour auquel David Geiss se verrait bien prendre part, en cas de poursuite du projet photographique. Le photo-journaliste a mené le projet Exils après avoir rédigé beaucoup d’articles sur les gens du voyage. Ici, il s’agissait « d’ouvrir les yeux sur l’histoire des Roms et de comprendre les conditions de vie de ces citoyens européens par excellence » souligne David Geiss. Des conditions de vie qu’il estime similaires par exemple à Nantes ou Marseille, dans d’autres campements de même envergure. Pourtant à Strasbourg, le paradoxe serait d’autant plus fort que les familles de Roms vivent dans la ville même où ces questions préoccupantes sont régulièrement mises en lumière par le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l'Homme.

Exils, exposition à voir du 11 avril au 15 mai à l’espace Humanis, rue du Héron, Schiltigheim, puis à Saverne, cloître des Récollets

Crédit photo : David Geiss

Pour aller plus loin : A lire : « Les droits de l'homme des Roms et des Gens du voyage ». Dans ce récent rapport, l’ancien commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, Thomas Hammarberg, dresse un bilan des politiques à l’égard de ces populations dans les 47 états membres du Conseil de l’Europe et pointe du doigt les discriminations et les marginalisations dont ils sont victimes.