Les Roms de Konik, Monténégro : je voulais un papier larmoyant, mais...

Article publié le 20 janvier 2011
Article publié le 20 janvier 2011
A Podgorica, Monténégro, un journaliste français s'approche d'un camp de réfugiés où vivent de nombreux Roms du Kosovo. Il pense tenir le sujet en or en mêlant dénonciation et apitoiement sur le sort des pauvres habitants des maisons que le Guardian nomme « une décharge d'ordures puantes ».
Tout va pour le mieux, jusqu'à ce qu'il rencontre des jeunes ambitieux, futurs maîtres de hip-hop et surtout de leur avenir.  

Le sujet de mon enquête devait être l’éducation non-formelle. Alors, pendant les heures qui me séparent du départ à Podgorica, je surfe sur les sites d’éducation informelle en quête d’une définition précise de la chose, histoire de ne pas passer pour une bille.

« Une décharge d'ordures puantes »

 A voir sur cafebabel.com : la jeunesse monténégrine boxe, se bouge et espère

Mais Dijana Uljarevic, la responsable des programmes au Forum MNE (Forum jeunesse et éducation non-formelle), ne m’a pas laissé le temps de placer ma science. Ici, on fait du concret et c’est tant mieux. Nous sommes au Bratstva i jedinstva 4, un bâtiment en mauvais état sur un grand boulevard. Simon Chang, le photographe qui m’accompagne, hésite autant que moi à entrer. Puis la porte s’ouvre et Dijana nous accueille dans des bureaux quelque peu bordéliques, mélange de jeux pour enfants, d’affiches de concert et d’ordinateurs. Pourquoi en est-on venu à parler des Roms plus que d’autres publics cibles de l’ONG, comme les orphelins ? Sûrement l’influence de Konik, « le plus grand camp de réfugié des Balkans dont personne hors du Monténégro ne connaît l’existence », comme le rapporte The Guardian. Plus de 2000 Roms y vivotent dans des maisons de tôle et de bois, lesquelles sont souvent la proie d’incendies et, un jour de neige comme aujourd’hui, du froid et des fuites de toit. De quoi partir sur un sujet du genre « la maison des réfugiés du Kosovo est une décharge d'ordures puantes », à l’instar du titre de l’article du Guardian ? Ouais super ça, en plus le capital sympathie de cette population s’est drastiquement accru en France suite à la politique d’expulsion massive des camps de Roms engagée par notre gouvernement. 

« Je leur apprends à ne pas avoir honte »

dans le plus grand centre commercial de la capitale ! Le but est d'accroître l'impact de ses imagesIl ne me restait plus qu’à y aller, Simon pouvait prendre des photos d’espoir avec un fond trash, un peu dans le style de celles du jeune photographe monténégrin Pavle Calasan, exposée dans le centre commercial de la ville. Mais juste avant notre départ, Osman est arrivé. C’est plutôt courant que les anciens passent ici : « On ne se rend pas compte des progrès accomplis au milieu d'un projet avec les jeunes. C’est plutôt quand ils reviennent et qu’ils nous racontent qu’ils ont trouvé du boulot qu’on réalise à quel point ça a servi », affirme Dijana. Osman Mustafaj est un jeune homme de trente ans, gueule d’ange et sourire ravageur. Il est arrivé du Kosovo à 12 ans direction Konik et n’a jamais pu faire demi-tour. Sa maison est là. Il s’est tellement intégré à MNE qu’il est devenu membre actif et pense aujourd’hui créer sa propre ONG, UM RAE, pour « Ukljuciti mlade Romi Aškalije Egipćani » (« Impliquer les jeunes Roms Ashkalis et Egyptiensdes Balkans »). Son truc, c’est l’éveil des consciences, et à écouter Dijana, on se dit qu’il a été à bonne école : « Le plus important, c’est le dialogue, dit la jeune tête pensante du MNE. La communauté internationale – qui subventionne la majorité de nos actions, le gouvernement monténégrin brillant plutôt par son absence – apporte de la nourriture et des biens, mais ça ne permet pas de développer les compétences des jeunes. C’est pour ça qu’on est là. Pour faire éclore les compétences humaines de chacun, leurs capacités de communication, leurs talents, etc. » Le tout se concrétise par des activités, et c’est là qu’Osman et les autres éducateurs interviennent. Il raconte avec émotion le premier karaoké qu’il a organisé dans le camp de réfugiés, la première partie de football, ou quand les gamins débarquent dans le centre-ville pour faire des démonstrations de break-dance : « Je leur apprends à ne pas avoir honte de leur identité. Moi-même, j’ai souffert de discrimination à leur âge… » Il n’en dira pas plus, mais je sais déjà que mon sujet tombe à l’eau.

Hip-hop ou banditisme

Au Forum MNE, la réussite des Roms de Konik fait partie du décorImpossible de se tenir à une ligne victimisante, à faire un état des lieux lamentable, quand bien même tous les ingrédients sont là : « En 2003, 61.3% de la population [Rom] n’avait pas d’éducation, 21.3% n’avaient pas terminé l’école primaire. Seuls 9.2% l’avaient terminée (…) et il n’y avait que 6 Roms inscrits à l’université en 2004-2005, dont 4 ont abandonné », récitent Sofia Söderlund et Elin Wärnelid dans une étude intitulée Hip-hop et construction d'une identité de groupe dans une zone stigmatisée. Non, quelque chose dans sa manière de raconter les ateliers qu’il organise pour sensibiliser sur le Sida – « la plupart entendent ces informations pour la première fois » - dans sa satisfaction de savoir qu’après son exposé, « beaucoup vont faire des tests, car la population Rom est la plus touchée par le virus », m’interdit d’être pessimiste. Le potentiel des jeunes qui participent aux activités du Forum MNE inspire le respect et parfois même l’admiration : sur les murs du bureau, des articles de journaux dédiés à Barcic Record, un des groupes de hip-hop de Konik. Dans leur étude consacrée à l’impact positif du hip-hop dans la construction identitaire des Roms de Konik, Sofia Söderlund et Elin Wärnelid ont néanmoins recueilli des témoignages très durs sur la pauvreté des camps 1 et 2 où s’entassent les familles de réfugiés, soulignant les problèmes de crime, de prostitution, de drogue… Dont l’origine est toujours ramenée à une même plaie : le manque d’éducation. Avec 82% de la population Rom du Monténégro au chômage en 2007, l’éducation est devenue un bien futile.

Là-bas, les gens « normaux »

Les jeunes break-dancers et rappeurs qui témoignent dans le rapport évoquent la frontière entre « eux », les gens « normaux » du centre-ville et « nous ». Certains le ressentent d’autant plus qu’ils ont grandit en Allemagne avant d’être déportés ici, en périphérie. Dijana raconte avoir été dans des bars du centre-ville avec des jeunes Roms et des non-Roms : « Ils n’ont pas laissé rentrer les Roms. Par la suite, ils ont fini par s’excuser ». Un début. Je me dirige vers le camp 1 de Konik où j’ai rendez-vous avec Osman, mais la femme qui m’accompagne en voiture ne sait pas comment s’y rendre. Elle s’arrête, demande autour d’elle : personne ne connaît. On finit par trouver mais, à l’instar de ce que m’avait raconté le photographe Simon Chang, un certain malaise s’empare de moi et de ma guide à zieuter les gamins jouer en sandales dans la neige. Nous finissons par aller boire un café dans son bureau. Il est à deux pas du camp, mais elle n’était jamais passé devant. 

A Konik, dans le camp 1, les gamins jouent devant leurs baraques de bois et de tôle

 Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter.

Photos : ©Simon Chang/www.simon.chinito.com/ ; au centre commercial©Emmanuel Haddad