Les réseaux sociaux peuvent-ils réellement « faire » la révolution ? - Analyse du cas du mouvement des « indignés »

Article publié le 25 janvier 2012
Article publié le 25 janvier 2012
Par Sarah Detournay Photo: afp.com/Dominique Faget Quelques centaines au départ, le mouvement des jeunes « indignés » espagnols a pris une tournure inespérée. Et les premiers surpris par l’ampleur du soulèvement, c’est eux. Ils n’imaginaient pas une seconde qu’internet, et plus particulièrement les réseaux sociaux, possédait un tel pouvoir fédérateur.
Aujourd’hui plusieurs centaines de milliers dans le monde, les « indignés » n’ont pas finis de se taire et comptent bien continuer leur combat face aux oligarques politiques et financiers par le biais des cyber-médias.

S’il y a peu de temps encore les médias sociaux tels que Facebook ou Twitter ne constituaient qu’un divertissement futile, une déconnexion du monde réel, les révolutions arabes survenues au printemps dernier nous montrent un autre versant – une nouvelle vocation ? - de ces réseaux : le pouvoir de rassembler.

Un cyber-activisme en devenir

Comme dans le cas des révoltes tunisiennes et égyptiennes, les réseaux sociaux fournissent aux jeunes « indignés » un « lieu de rencontre » virtuel où les idées et revendications fusent, où les appels à la mobilisation collective sont lancés, où le peuple délaissé prend la parole et agit.

En plus de leur capacité à réunir et à créer du lien social entre des personnes qui ne se connaissaient pas auparavant, les cyber-médias ont un autre atout dans leur jeu: l’instantanéité de l’information. Un seul clic suffit pour avoir accès à toutes les revendications, évènements, appels à la mobilisation partagés sur les groupes Facebook, véritables échos du mouvement. Pour les initiateurs de la contestation, la préparation de la lutte en amont sur le web est vitale pour que le mouvement se poursuive dans le réel, sur le terrain, dans la rue.

Facebook n’est qu’un outil

Nul doute que la révolution 2.0 via les réseaux sociaux est en marche.

Mais peut-on réellement parler de « révolution Facebook » au sens où les médias sociaux auraient créé de toute pièce le soulèvement collectif ? A cette question, François Thoreau, chercheur au centre d’études SPIRAL de l’Université de Liège, répond clairement que non.

« Ces outils n'ont pas "fait" le mouvement des indignés, comme s'il s'était constitué à partir de rien. Je considère les réseaux sociaux comme des outils: ils permettent de diffuser rapidement l'information, selon des phénomènes d'emballement (les mécanismes de buzz) qui donnent un écho puissant à cette information. Ces canaux fluidifient, accélèrent mais ne se substituent pas au mouvement social. En revanche, il est à mon sens erroné de leur attribuer une causalité déterminante dans la genèse du mouvement. »

A l’origine du mouvement des indignés, on retrouve des questions existentielles et fondamentales telles que les réformes dans la gouvernance économique et politique, la diminution des revenus, la précarité de l’emploi, l’accès au logement etc.

En plus de ces causes déterminantes, François Thoreau ajoute une autre dimension à la contestation, il parle notamment d’une « question générationnelle ». Comment expliquer autrement la vitesse extraordinaire à laquelle s’est développé le soulèvement ? « Aujourd’hui, tout le monde se retrouve sur Facebook. Cette plateforme compte des milliers de personnes et très vite, on voit des groupes se constituer jusqu’à former une véritable mobilisation virtuelle. »

Un mouvement incarné

Par expérience, nous savons que la mobilisation virtuelle n’est pas nécessairement synonyme de mobilisation réelle. Dans le cas des « indignés », l’appel sur internet s’est traduit en un engagement concret, physique de la part des internautes. Descentes en rue, marches organisées, campements de fortune, autant d’actions symboliques et pacifiques pour manifester leur ras-le-bol général.

« Généralement, les groupes crées sur Facebook sont très éphémères, ils n’engagent à rien. A contrario, le mouvement des indignés a quelque chose de très corporel, d’incarné. Le meilleur exemple, c’est encore la marche qu’a entrepris un groupe de militants espagnols à partir de Barcelone pour rejoindre Bruxelles. »

Aujourd’hui se pose la question de l’avenir de la contestation en regard du manque de clarté de leurs revendications et d'un agenda politique précis. François Thoreau est pour sa part plutôt optimiste : « Le mouvement est seulement en train de naître. Je ne suis pas de ceux qui disent qu’ils doivent avoir un objectif assigné et un agenda politique clair. Ainsi, ils sont plus ouverts à la diversité des opinions et à ce qu’il peut se manifester autour d’eux. »

M. Thoreau en arrive d’ailleurs à la conclusion que le mouvement de protestation mondial n’est pas encore prêt de s’essouffler. Dans ce contexte de crise profonde - voire abyssale dans les années à venir- il est très probable que la mobilisation de terrain prenne le pas sur le militantisme virtuel.

Photo: Des centaines de jeunes"indignés" espagnols repoussés par les forces de police lors du défilé officiel du nouveau maire conservateur de Madrid, en juin dernier.