Les réfugiés ne se la coulent pas douce?

Article publié le 16 septembre 2015
Article publié le 16 septembre 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

[Opinion] Scandalisés par la décision de leur gouvernement de n’accueillir que 50 réfugiés, onze mille Islandais ont déclaré leur désir d’accueillir des demandeurs d’asile dans leur propre maison. Ils proposent d'offrir aux réfugiés un toit, de quoi vivre et de l’aide à l’intégration. Sont-ils devenus fous? N’ont-ils pas peur que ces paresseux ne profitent de leur système social?

On écrit beaucoup de choses sur la « sécurité sociale » ces derniers temps mais, en résumé, on fonde aux yeux de l'opinion publique l'idée que ceux qui reçoivent des allocations sont des flemmards et des fraudeurs. Par je ne sais quel prodige, les gens avalent la couleuvre et commencent à réclamer une réforme du système, qui existe de facto pour leur venir en aide à eux s’ils se retrouvaient dans le besoin. C’est un sport international et un véritable coup de maître de manipuler ainsi les gens au point qu’ils en oublient qu’eux-mêmes pourraient se retrouver malades ou handicapés demain ou encore qu’ils finiront inévitablement par vieillir. En outre, il s’agit de convaincre des personnes soumises à une précarisation des marchés du travail et du logement, obligées de contracter de nombreux crédits, que les allocations de chômage sont pour les fainéants et que cela revient à voler l’argent de leurs poches et non qu’il s’agit de notre assurance commune. (Evidemment, les allocations sont tellement basses en Pologne qu’il est impossible de se faire autoriser un crédit quand on a pour seul revenu le chômage. Et c’est justement pour ça, pour éviter de briser la vie d’êtres humains, pour qu’ils ne se retrouvent pas à la rue avec des dettes, que les gouvernements des pays occidentaux se sont un jour mis d’accord pour allouer des allocations plus hautes et plus décentes.)

Pourquoi les immigrés comme boucs émissaires?

Les étrangers sont évidemment des coupables tout désignés dès qu’on parle de « fraude sociale ». D’autant plus s’ils ont la peau mate, s’ils parlent une langue très peu influencée par le latin ou encore s’ils prient de manière différente. Mais, comme l’a admis le Premier ministre Cameron, cette règle s’applique aussi aux blancs. Aux Polonais, par exemple, que l’on peut aussi faire passer dans la presse pour des fainéants qui refusent de s’intégrer.

A vrai dire, les différentes études menées à ce sujet prouvent que les immigrés reçoivent souvent moins d’allocations que les citoyens d’un pays donné et que leur contribution au système est positive. Cela peut étonner quand on considère que les immigrés rencontrent plus de difficultés sur le marché de l’emploi (lire « discrimination » en sous-texte) ; ils sont moins qualifiés (ou leurs qualifications ne sont pas reconnues officiellement dans leur pays de résidence) et la langue locale n’est pas leur langue maternelle.

Il est aussi vrai que dans chaque groupe, qu’il soit composé de citoyens d’un pays donné ou de migrants, il y a des magouilleurs et des paresseux. Et il est plus intéressant de parler de ces cas dans la presse et d’instaurer un climat de peur à coup de gros titres racoleurs que de publier des articles ennuyeux sur ceux qui travaillent le week-end et la nuit, qui vendent du lait dans l’épicerie du coin ou des kebabs à ceux qui rentrent de sortie.

L’opinion publique ainsi abrutie reporte cette rhétorique anti-immigration sur la problématique des réfugiés alors que la situation est encore plus critique. Des gens risquent leur vie et celle de leurs propres enfants pour essayer d’atteindre l’Europe. Et ce n’est pas pour recevoir des allocations, par ailleurs souvent pas si élevées.

Personne ne cède allègrement les économies de toute une vie pour monter dans une embarcation de fortune avec des centaines d’autres personnes et naviguer dans ces conditions des milliers de kilomètres sur une mer agitée. La Syrie est en guerre. Les gens fuient devant la mort, ils essaient de protéger leurs enfants. La Turquie a déjà accueilli pas moins de deux millions (!) de réfugiés syriens et a déjà alloué 5 milliards d’euro pour leur venir en aide. S’il y avait la guerre en Pologne (et elle a connu la guerre, ce n’est donc pas si difficile à imaginer) nous n’en espérerions pas moins. C’est pourquoi il est absolument horrifiant de penser que les 28 pays les plus riches du monde ne sont prêts à n’accueillir que 40 000 réfugiés. C'est effrayant qu’à peine 60 ans après la fin de notre guerre, nous ayons oublié toute son horreur et que les gouvernements de l’UE soient incapables d’établir un programme commun d’aide aux personnes qui luttent désespérément pour survivre.

C’est d’autant plus ironique que ce qui pèse le plus sur notre « sécurité sociale » ce ne sont pas les étrangers mais le vieillissement de notre société. Nous vivons plus longtemps (quoique pas forcément en meilleure santé) et donc la disproportion de main d’œuvre disponible par rapport au groupe de non-employables (personnes âgées et enfants) commence à peser sur le système. Cela mène à la nécessité de repousser l’âge de la retraite et de réduire le montant des pensions ce qui, à terme, ne permettrait plus de garantir des conditions de vie dignes au troisième âge.

L’Europe n’a pas besoin de fortifications mais de main d’œuvre

De quoi avons-nous donc besoin en Europe? Nous avons besoin de main d’œuvre! Nous avons également besoin de jeunes pour payer les impôts. Un réfugié syrien fuyant la mort accepterait sûrement, ou tout du moins si on lui en laissait la possibilité, d’occuper un poste dont peu de gens veulent encore en Europe de l’Ouest. Et qu'en est-il de l’argument selon lequel les bas salaires obligeraient nos gouvernements à adopter une politique centrée sur la question du logement à prix abordables? Mais regardons un peu les prix proposés sur le marché de l’immobilier et les taux de crédits bancaires! Peut-être pourrions-nous tous en profiter?

Un esprit sceptique demandera alors : si les réfugiés ne viennent pas pour la sécurité sociale, pourquoi choisissent-ils des pays où elle est avantageuse? C’est justement les pays qui possèdent un bon système d’allocations qui disposent en parallèle d’un meilleur système d’accueil des demandeurs d’asile. Là où à un moment donné les idéaux de solidarité sociale ont commencé à dominer, de meilleurs systèmes d’aide aux personnes en situation délicate se sont instaurés, tout comme l’aide pour ceux qui sont persécutés ou dont la vie est en danger. Si en Pologne en 2014 on a accordé le statut de réfugié à seulement 11 personnes, alors ne nous étonnons pas qu’ils souhaitent se rendre dans des pays plus développés sur le plan social et humanitaire. Il est surtout essentiel pour eux de ne pas se retrouver sans permis de séjour ou sans permis de travail et de ne pas pouvoir rentrer faute de moyens ou de « chez eux ».

Alors, au lieu de s’amuser à citer des chiffres symboliques du type 50, 2000 ou 40 000 en laissant les passeurs se faire une montagne d’argent sur le dos d’une tragédie humaine, l’Union Européenne devrait se pencher sans plus attendre sur un système de répartition des efforts pour l’accueil des réfugiés. Et dans ce dossier, les pays éloignés des frontières de la Méditerranée doivent se montrer solidaires.

Et qu’on ne me dise pas je vous en prie qu’il n’y a pas d’argent pour cela. Quels sont les montants que l’Europe de l’Ouest a versés « en cadeau » aux banquiers ? Et combien coûtent la construction de clôtures, de barricades et l’organisation d’opération paramilitaires pour empêcher les réfugiés de franchir les frontières de l'Europe? Et combien encore va nous coûter le manque de main d’œuvre qu’engendrerait un vieillissement de la population ? Il s’agit de donner aux réfugiés un permis de travail et de faciliter leur intégration. Comme l’a écrit Bryndís Bjorgvinsdottir, l’initiatrice du mouvement en Islande : « Ce sont nos futurs époux, futurs meilleurs amis, le batteur dans le groupe de nos enfants, notre future collègue de travail, Miss Islande 2022, l’ouvrier qui terminera enfin la rénovation de la salle de bain, la cuisinière de la cantine, le pompier et le présentateur d’une nouvelle émission télévisée ».

Est-ce que notre vie vaut plus que la leur ? Est-ce qu’au nom des économies (d'argent que nous allons sûrement de toute façon dépenser dans l’industrie de l’armement, en jeux ou au restaurant) nous allons laisser des enfants se noyer dans la mer ? Réveillons-nous ! Des hommes, pas des immigrants, des humains ont besoin d’aide. Des gens meurent à cause de la guerre, des gens se noient dans la mer. Nous faisons face à un procès moral et c’est l’histoire qui nous jugera.