Les réfugiés en Hongrie : chronique d’une dystopie

Article publié le 25 septembre 2015
Article publié le 25 septembre 2015

La Hongrie ne s’attendait pas à se frotter à la plus grave crise de réfugiés que connaît le sol européen depuis la Seconde Guerre Mondiale. Si voir ses propres citoyens émigrer est une triste habitude, rien ne préparait le pays à devoir accueillir en masse ceux qui fuient les guerres. Tout a été dit sur « l’inhumaine réaction hongroise » mais il convient également d’apporter des nuances.

Avant même que le problème n’attire l’attention du reste de l’Europe, le gouvernement de Viktor Orbán s’est dès le début distingué par son approche radicale : campagne d’affichage choc en mai pour faire monter la peur (habilement détournée par la société civile), déploiement d’un mur de barbelés le long de la frontière serbe, envoi de troupes armées... Isolée par l’inertie des autres pays européens, confrontée à un problème trop grand pour elle, la Hongrie s’est divisée. D’un côté ceux qui paniquaient face aux images de centaines de personnes marchant le long des rails avec des enfants dans les bras. De l’autre, ceux que la catastrophe humanitaire en marche émouvaient, et qui décidèrent de réagir. Au début du mois d'août, nous étions plus de 2000 à manifester contre l’élévation du mur avec l’efficacité que l’on sait. Les journalistes commençaient à affluer et les histoires aussi, chaque jour plus tristes, chaque jour plus déchirantes. « Ils affrètent des trains entiers pour faire venir tout le monde à Budapest se faire enregistrer », m’a dit ce jour-là d’une voix blanche une connaissance qui revenait de la frontière. « Ils arrivent en masse dans les gares, il faut le voir pour le croire. »

Quand la misère mord sur notre paillasson

« Il faut le voir. » Ce mantra nous a accompagnés pendant des semaines, sans qu’il soit pour autant possible de s’y soustraire. Ça n’est pas tous les jours que l’on voit le chaos du monde mordre son paillasson. La barrière magique du petit écran bleuté n’offrait plus cette mise à distance confortable. Elle rendait même la chose pire encore, à grand renfort de photos et d’articles sinistres qui nous assaillaient a la moindre connexion. Il n’était soudain plus question de la Syrie ou de l’Afghanistan mais de la gare, ici, à deux stations de métro. Alors finalement j’ai vu. Sans intervenir tout d’abord, sans prendre de photos, sans parler. À la gare Keleti, j’ai vu la chaleur, la foule, l’attente et tout ce qu’elle charriait d’anxiété et de malaise. Pendant ce temps-là, les politiciens blablataient. Pendant ce temps-là, on avait cessé de compter sur le gouvernement, trop occupé à déplier des barbelés à la frontière. On a pris le problème à bras-le-corps. Des associations comme Migration Aid ou la Croix Rouge ont pris le relais, en appelant aux dons, en appelant à l’aide et l’aide arrivait, par cartons de vêtements, par boîtes de nourriture, par centaines de bras qui rangeaient, triaient, distribuaient. On prêtait sa voiture pour emmener quelqu’un à l'hôpital sans le séparer de sa famille, on amenait des ballons de foot, des peluches, des jeux de plateau, des feuilles et des crayons de couleur pour occuper les enfants et faire passer le temps. On lançait sans cesse des appels spécifiques pour des chargeurs de portables, du shampoing, des boîtes de conserve, des couches pour les bébés. La municipalité de Budapest semblait prendre la mesure du problème. Pour preuve, elle a équipé les zones de transit de toilettes et de robinets d’eau courante, mais jamais cela ne semblait suffire. Il y avait ces montagnes de vêtements donnés qu’il fallait ranger, dont il fallait extraire suivant la demande une veste plus épaisse, une culotte, un polo en faisant semblant de ne pas remarquer les petites araignées qui s’en échappaient. Ces piles de cartons pleins, entassés à la va-vite, prêts à partir pour les différents camps qui menaçaient de s’écrouler. Puis tous les jours, de nouveaux arrivants, de nouveaux besoins. Jamais assez de temps, pas même le strict nécessaire.

Angela Merkel, des trains et un croche-patte

Puis est arrivée la première semaine de septembre et tout est monté d’un cran : la tension, la paranoïa. Le 1er septembre, les policiers ont commencé à empêcher les réfugiés de monter dans les trains s’ils n’étaient pas dûment enregistrés, provoquant une première levée de boucliers. Le lendemain, la MÁV (compagnie ferroviaire hongroise), a décidé de supprimer tous les trains en partance vers l’Ouest, vers Vienne essentiellement. Tollé général, blocage et crispation. Le transit, qui ne pouvait déjà pas vraiment être qualifié de fluide, a commencé à s’engorger au rythme infernal des arrivées quotidiennes. Les journaux télévisés montraient des images apocalyptiques d’une foule inhospitalière montrant le poing et bravant les policiers, tous massés contre les portes de la gare. On a prononcé le mot « émeute ». Des bruits ont couru, propagés par les volontaires sur place, qu’une chaîne gouvernementale avait pour mot d’ordre de ne filmer ni les femmes ni les enfants, seulement des hommes, de préférence en colère et menaçants. Le parvis de la gare était noir de monde de nuit comme de jour, l'atmosphère chargée d’incompréhension et de peur mais la pondération régnait malgré quelques coups d’éclat.

Le 3 septembre, un train était annoncé en direction de Sopron, près de la frontière autrichienne, aussitôt pris d’assaut et qui partira plein. Pour au final s’arrêter à Bicske, à une heure de Budapest, où se trouve l’un des plus grands camps de réfugiés du pays. Là aussi, les images incroyables des policiers forçant des dizaines de personnes à descendre, traînant par les pieds ceux qui s’accrochaient désespérément aux rails feront le tour du Web. Entretemps, Angela Merkel annonçait que l’Allemagne accueillerait 800 000 réfugiés sur son sol, suscitant un immense espoir. Les gares résonnaient de cris, « Help us Germany », « Hungary let us go ». Mais les trains restaient à quai. Le vendredi 4 septembre, plus de 400 personnes se mettaient en route à pied en bravant les autorités. Ironie du calendrier, un match de qualification pour la Coupe d’Europe opposant la Hongrie et la Roumanie faisait craindre des attaques de hooligans contre les marcheurs et ceux qui étaient restés à Keleti, dont un premier bébé né sur place la veille. Certaines ont eu lieu. Des médecins bénévoles raconteront ensuite que certains réfugiés voulaient faire barrage de leur corps pour empêcher qu’ils ne se fassent tabasser. C’est ce soir-là que les digues ont cédé et que des bus ont été affrétés en urgence pour transporter plus de 3000 personnes en Autriche. Les marcheurs ont pu être récupérés après parfois presque 200 kilomètres sous la pluie et la situation intenable a pu être contenue, au moins pour un temps.

Depuis on parle moins de la gare Keleti mais l’effervescence y règne toujours, cette fois pour acheminer tous les dons là où toute l’attention se porte désormais : le camp de fortune établi à Röszke, près de la frontière. Les histoires continuent, celle de la fuite éperdue des réfugiés à travers champs pour échapper à la prise d’empreinte forcée. Maintenant que depuis le 15 septembre l’armée hongroise est sur les lieux pour empêcher le passage par la force, on teste alors la frontière croate, puis la slovène et l’exode continue…

« Tout ça n’aura été qu’un mauvais rêve… »

En dehors de toute cette effervescence, il était surprenant de voir combien il pouvait être facile d’ignorer le problème. En dehors des alentours directs des gares, pas grand-chose ne semblait avoir changé. Le festival du Sziget s’était déroulé comme prévu, non sans quelques parallèles savoureux entre la situation des réfugiés et l'extrême de ces deux mondes forcés de se côtoyer. Ceux qui n’habitaient pas la capitale imaginaient une ville à feu et à sang, cramponnés à leur télévision où tournaient sans cesse les mêmes images des gares qui ne désemplissaient pas. On entendait parfois au moment le plus inopportun des inquiétudes face au Grand Remplacement, aux terroristes infiltrés, le tout sifflé entre des mâchoires serrées. On a tancé l’Allemagne et le Royaume-Uni à l’abri derrière les accords de Dublin, bien heureux de laisser la Hongrie dans le bourbier. Mais l’empathie gagnait tout de même sur la panique. Ceux qui s’étaient rendus dans les gares évoquaient avec effroi les dizaines de petits enfants « qui jouaient sur les marches alors qu’ils auraient dû être au lit avec une histoire, à cette heure-ci ». Comme partout dans le monde on s’est emporté contre la journaliste Petra László et son croche-patte en plein reportage, suivant le flot légitime de colère provoqué par cet acte.

« Si ça se trouve on se réveillera demain et tout n’aura été qu’un mauvais rêve », ai-je entendu un jour d’un parent d’enfants en bas-âge, en écho à ce que beaucoup pensent au moment de soulever les barbelés pour faire passer leur enfant dans l’espace Schengen.

La plupart des médias ont déploré le traitement « hongrois » si inhumain de la situation. À ceci il faut répondre que non, l’amalgame comme d’habitude n’aidera personne. Il faut en finir avec la glorification de la réaction allemande si elle ne conduit qu’à écraser l’attitude hongroise. Il ne faut pas renier ou oublier tous ceux qui, malgré les sérieux revers qu’ils subissent, se battent depuis le début pour que l’humanité surnage face à la propagande. Non, Petra László n’est pas la Hongrie. Et Viktor Orbán non plus.