Les réfugiés à Bruxelles ou la valeur d’un droit d’asile

Article publié le 29 janvier 2016
Article publié le 29 janvier 2016

Chaque matin, devant l’Office des Etrangers situé près de la gare du nord à Bruxelles, une foule interminable se presse pour avoir un rendez-vous particulier. C’est l’entretien qui permet de demander le statut de réfugié, mais souvent les migrants sont englués dans un vide administratif.

Bruxelles, Office des étrangers, 5 heures du matin. Il fait encore nuit, il pleut et il fait froid. Juste au coin de la chaussée d'Anvers, dans le nord de la ville, il est impossible de ne pas se demander comment 300 ou 400 personnes peuvent déjà être là, en file d’attente depuis des heures interminables devant l’unique bureau de l’Office des Étrangers à travers toute la Belgique. C’est l’unique bureau autorisé à attribuer le statut de résident et il n’ouvrira ses portes qu’à 8 heures ce matin.

Certaines personnes dorment accroupies dans un coin, enveloppées dans une couverture. Une soupe a été offerte par les bénévoles de la Croix-Rouge quelques heures auparavant. Certaines personnes sont restées éveillées toute la nuit pour ne pas perdre leur place. Certains enfants assis par terre trouvent la force de rire et de plaisanter, racontant quelque chose dans une langue qui vient d'on ne sait où. Il y a deux files distinctes : d'un côté tous les hommes, de l’autre les femmes, les enfants et les familles, qui commencent également à prendre place dans la file. À rythmes réguliers, des enfants-messager sautent les barrières latérales et vont d’un point à un autre de la file pour apporter des rumeurs, des nouvelles, de la nourriture et des couvertures.

« Quand les Syriens arrivent, l’Office des Étrangers les fait rentrer immédiatement »

En s’approchant de la foule en attente, nous sommes submergés par la diversité des langues et des dialectes : l'arabe, l’afghan, le wolof qui est la langue la plus répandue au Sénégal, le somalien et le français. Il est impossible de ne pas se sentir étourdi et fasciné en même temps. Parmi ces personnes, il y a Asadullah, un jeune homme afghan de 23 ans qui attend depuis minuit. Il a les yeux d’une couleur bleue comme de la glace, un regard qui te cloue sur place, qui rend inutile n’importe quelle pitié que l’on puisse ressentir. Malgré tout, il porte la joie sur son visage. Il est une de ces personnes joyeuse et sereine qui change votre journée. « La moitié des gens ici sont d’origine afghane ! Quand les Syriens arrivent, l’Office des Étrangers les fait entrer immédiatement dans leurs bureaux et ils nous disent d'attendre, et puis de revenir le lendemain, mais on ne nous donne jamais aucun autre document », déclare Asadullah. « Il y a aussi le problème de la langue : ils ont des traducteurs seulement pour les Syriens qui parlent arabe alors que pour nous, il n'y a jamais d’interprète en langue afghane. Il m'a fallu deux mois pour arriver d'Afghanistan, je ne vais certainement pas abandonner ici... Inchallah. »

Il est difficile de reconnaître quelqu'un qui n’appartient pas à la communauté afghane dans cette file d’attente, ils sont tellement nombreux. Mais parmi tous ces réfugiés, il ya aussi Lami, qui vient de Mauritanie. « ... Mais je ne suis pas musulman ! », tient-il à clarifier immédiatement. « Je n’aime pas la religion … c’est à cause de la religion si je suis arrivé ici. J’attends d’être reçu par le bureau de l’immigration comme tout le monde, mais je sais qu'il est très difficile d'obtenir les documents. Eux, ils préfèrent avoir des Syriens, des Irakiens, des Afghans ... Mais moi je parle français et je compte la dessus. J’aime bien les Belges : les gens t’aident si tu es dans le besoin. »

« D'autre part, tu pourrais dire d'où ils arrivent...? »

Mais cependant, ces personnes ne sont pas seules. Il y a un aller et retour continu d’organisations humanitaires, de bénévoles, des gens ordinaires, tous là pour apporter de la nourriture, un thermos de thé chaud, ou simplement pour servir d’intermédiaire. Mohammed, un bénévole de Helping Hands en Belgique, parcourt la file d’attente avec une grande boîte dans ses bras, distribuant des gâteaux à la myriade de mains tendues.

« Nous essayons de venir ici chaque semaine pour aider. Il y a des gens qui font la queue pendant 8 heures. Et aujourd’hui nous avons la chance, il n’y a pas beaucoup de monde. Il y a un mois, il y avait trois fois plus de gens dans la file d’attente qui attendaient pendant 13 ou 14 heures. Beaucoup disent qu'ils viennent de Syrie ou de l'Irak pour obtenir le droit d'asile. Ici, c’est une chose normale. D'autre part, tu pourrais dire d'où ils arrivent...? Ces personnes n’ont pas de temps à perdre, elles ne sont pas là pour s’amuser. » Une expression d’agacement se lit sur le visage de Mohammed, qui jette un rapide coup d'œil vers la porte du bureau de l'Office des Étrangers au loin mais il se ressaisit immédiatement. « Avant les attentats terroristes de Paris, c’était beaucoup plus simple un statut de réfugié ici. Maintenant ils contrôlent chaque feuille et chaque document. Je crains que ce soit plus difficile de jour en jour. »

Ça commence

Maintenant il est 7 heures, la police commence à mettre de l'ordre dans les rangs de la file d’attente avant l'ouverture des bureaux. Cela crée certaines tensions : soudainement la file d’attente qui est là depuis des heures, se réveille comme si elle sortait d’un profond sommeil. Les gens poussent, on entend quelques cris et quiconque tente de resquiller en est immédiatement sorti. Les effets de tant d’attente se font sentir : une jeune femme se sent mal et elle est évacuée en ambulance.

A l’ouverture des bureaux de l’Office des Étrangers, l’inspection des papiers est très stricte. Ils sont refusés à la moindre imperfection ou feuille manquante sous un mode expéditif. Le contrôle commence avec la file réservée aux femmes, les enfants et aux familles. Les gens continuent d’arriver et réalisent qu’ils pourraient être face à un cercle infernal. Vers 9h30 la file d’attente des familles est presque terminée, on commence avec celle des hommes. Beaucoup sont sans aucun document, de sorte que la police leur demande de les montrer. Et cela va continuer pendant des heures interminables d’attente.

« Rendez-vous en février »

Cependant, ils ne seront pas beaucoup à avoir régularisé leur situation à la fin de la journée. En fait, beaucoup recevront comme seule réponse un papier indiquant à quelle date ils devront se représenter de nouveau. Mais ceci ne constitue aucunement une pièce d'identité : donc aucune organisation n’est autorisée à prendre l'une de ces personnes en charge, les condamnant en permanence à rester dans une sorte de vide administratif pendant au moins 10 à 15 jours.

La situation parle d’elle même. Il est urgent de prendre des mesures décisives, efficaces et surtout rapides. Pas exactement celles prises lors du dernier Conseil européen sur l'immigration. « On se revoie en février », disaient les dirigeants européens lorsqu’ils se sont quittés. Et dans le fond, c’est ce qu’ils répondent aussi à tous ces gens qui attendent devant le Bureau de l’Office des Étrangers : « Rendez-vous en février ».

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Traduction : Laurence Bonnarde