Les Orphelins du Silence : vivre après Tchernobyl

Article publié le 9 octobre 2015
Article publié le 9 octobre 2015

Chronique de deux semaines de volontariat au sud-est de la Biélorussie. Existences pieds nus, champs de blés, sourires slaves et larmes méditerranéennes dans les fragments d'une Europe oubliée. Première partie.

Tchernobyl c'est l'Enfer. Je suis né cinq ans et un mois après le 26 avril 1986. Et je suis né dans la moitié propre du monde. Mais quand j'entends ce mot, des images apocalyptiques  se matérialisent subitement dans l'air et se fondent dans un torrent d'associations mentales : « désastre », « radiations », « tumeurs », « maladies ». Un mot lumineux – que j'aime et que j'utilise dans mon approche à l'art, aux études, aux gens – perd l'équilibre, se retourne et dévoile la moitié terrifiante de son visage : « Contamination».

La guerre est finie

Récits, livres, articles de journaux, films, dessinent un monde que je n'ai pas vécu, construisent une mosaïque spectrale sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Le mal obscur et douceâtre rampait à travers bois et champs, ondulait dans l'air. Inarrêtable. Où se nicherait le mal, les perturbations, les vents, les pluies le décidaient. Non pas l'homme. Ce mal n'avait ni uniforme, ni volonté, il ne suivait pas d'ordre ou d'idéologie. Simplement, comme le disaient les experts, il entrait en toi d'une façon mystérieuse, s'immisçait dans l'eau, les légumes, les plantes, les animaux. Et il y avait un dominus incontestable, il pouvait faire ce qu'il voulait, modifier les gènes et provoquer des tumeurs.

En 1986, le monde extérieur était encore divisé par la guerre froide, mais pour quelques jours, le monde entier a semblé vraiment rond, uni dans la même crainte, forcé à boire à la même source de la terreur. Le monde se leva un matin, et il se découvrit pour la première fois véritablement mondialisé. Les frontières, en fait, ne servent qu'à inventer des États et empêcher les gens, les marchandises de passer. Les radiations, cependant, elles ne les reconnaissent même pas; elles les franchissent, indemnes. Alors, quand une centrale nucléaire explose, ce sont les voisins du réacteur qui se retrouvent à payer le prix le plus élevé, ceux qui n'ont même pas eu le temps pour le syndrome NIMBY (not in my backyard, pas chez moi, ndlr). Mon histoire commence ici : chronique de deux semaines à Yurovichy, au sud-est de la Biélorussie, région de Gomel, district Kalinchovicy. 230 kms de Tchernobyl, et 2 238 kilomètres entassés dans un  fourgon, migrants à contre-courant.

Aller-retour

Les voisins de Tchernobyl sont les régions du sud de la Biélorussie. Justement dans cette  zone une association de Gassino Torinese, Comitato Girotondo, oeuvre depuis quinze ans au soutien des enfants et des familles touchées. Ici, les dommages des radiations se sont ajoutés à la pauvreté rurale et au régime politique antilibéral (le président Loukachenko navigue sereinement au-dessus des 70% depuis 1994). Certains échos occidentaux (principalement les artistes Skrillex et Eminem) résonnent de manière sporadiques entre les maisons aux murs en bois.

Le Comitato Girotondo supporte deux actions différentes. D'une part, il organise le séjour en Italie d'élèves de primaire biélorusses durant quelques mois au printemps, ce qui malgré la brièveté du séjour, permet à leur organisme de se départir de 40% à 60% du rayonnement absorbé. D'autre part, le comité organise un camp d'été de deux semaines dans la région, pour permettre aux jeunes italiens de voir de leurs propres yeux la situation, ainsi que d'apporter une distraction aux enfants biélorusses. Le camp d'été de cette année a également été précédé par un atelier d'animation interculturelle. Interculturalité qui est effectivement mise en pratique dans tout le camp. Il n'est pas rhétorique de dire que la Biélorussie n'est pas l'Australie : ici les différences existent réellement, les origines culturelles et sociales émergent, se défient, se frôlent. Elles aussi, inévitablement, sont contaminées.

Le Christ ne s'est pas arrêté à Yurovichy

La Biélorussie est une serviette couchée sur le sable : une légère protubérance, mais essentiellement une surface plate. Aucune trace de la mer et des côtes cependant, l'ancienne Ruthénie n'a pas accès à la mer Baltique. La seule eau qui circule est celle, douce, des grandes artères bleues navigables, principalement le « prince »Dniepr  (2 201 kilomètres de long, dont un tiers sur le territoire de la Biélorussie, nda). Les intimidantes forêts vertes, seulement légèrement incisées de petites routes, altèrnent de manière monotone avec les champs de blé et de pommes de terre. Parfois, presque par erreur, surgissent des villes, mélancoliques traces de vie humaine.

Yurovichy est l'une de celles-ci. Les maisons ont souvent des couleurs très vives, elles rejettent les décennies de gris Brejnev en se rebellant en silence. La scène de la vie publique ici se rejoint en quelques dizaines de mètres. Une statue de Lénine exultant, veille sur l'intersection principale, avec dans son dos la mairie et le Dom Kulturi, une sorte de centre municipal. De l'autre côté, se détachent le Magazyn, un magasin où il y a tout le nécessaire (s'il manque quelque chose, alors ce n'est pas nécessaire), et l'hôpital (personnellement testé) avec des visages éteints de personnes âgées qui s'affichent aux fenêtres, pour rappeler que c'est aussi la maison de retraite.

Derrière le Magazyn il y a une petite salle avec un billard d'ornement, où les filles des propriétaires mettent les bières dans le frigo, les frites à l'ail sur un plateau et de la vodka en vitrine : c'est le pub du village, ouvert tous les jours jusqu'à 22h, à l'exception des « horaires fous » du week-end : minuit. Quelques mètres plus loin, on trouve l'école, le centre de la vie sociale : à l'intérieur, un grand réfectoire muni d'une scène. Devant, des bancs éraflés où se fume l'adolescence, entre le bruit métallique du rap russe, quelques selfies et des toraxs de bronze; et à l'arrière, dans la jungle d'herbes et d'arbustes émergent deux piliers, résidus d'un terrain de football.

Un petit hôtel à l'air vaguement soviétique et le monastère orthodoxe qui se démarque de la colline élevent ce village au rang de ville par rapport aux villages environnants. En été, pendant deux semaines, l'école est aussi le quartier général des Italiens. Nous dormons dans les salles de classe, jouons dans le jardin et dans les couloirs, mangeons et faisons des animations dans le réfectoire.  Arrivez-vous à vous imaginer un groupe d'Australiens à Fossano ou Domodossola dans les années 50? La curiosité, la chaleur, l'étonnement des autochtones envers nous ressemblait à ça.

Il était une fois et il sera encore

Invisible et impalpable, le mal reste une présence constante et incontournable. Une neige qui ne craint pas le printemps et enveloppe tout, des conifères aux regards. Les autochtones s'assombrissent lorsque la «condamnation de Tchernobyl» est évoquée. Il se  dégage une résignation stoïque envers une fatalité mortelle, contre laquelle ils ne peuvent se rebeller, peut-être même envers laquelle ils n'éprouvent même plus de colère. Ils savent peu, mais assez pour ne plus croire à l'indignation diplomatique des puissants et des étrangers. A nos yeux, il peut arriver qu'ils semblent presque honteux, comme d'un stigmate qu'ils portent sur eux. A l'avenir, tout le monde aura son quart d'heure de catastrophe: le court laps de temps dans lequel l'Occident a trouvé une place pour eux sur les ondes était pour la catastrophe nucléaire, "Biélorussie" a été traduite par "enfants malades".

Les Biélorusses sont habitués à offrir le meilleur à leurs hôtes, les prunes récoltées pieds nus et les 'shots' de vodka au milieu du dîner. Ils aimeraient que leur terre plate offre aussi le meilleur, mais ce fleuve, ces bois, ces prairies, sont des "zones Tchernobyl". Ils connaîssent par coeur quelles sont les zones contaminées, où sont en vigueur les interdictions: baignade interdite, récolte de fruits et champignons interdite. Beaucoup les transgressent systématiquement: "Nous préférons mourir de rayonnement que de faim", assènent certains anciens. Nous entrons dans une forêt qui devrait maintenant être sure, épurée (peut-être) par une joint venture entre le gouvernement et le temps. Il n'y a pas de faune sauvage, nous n'effrayons ni ne réveillons aucun animal. Nous sommes accueillis par les ruines d'un centre aéré abandonné après 1986, un lieu où se sont déroulées pendant des années des activités similaires à celles que nous venons proposer. Ce sont les vestiges d'un temps perdu et non regretté.

Les garçons et les filles qui nous rejoignent profanent le site. En experts, ils nous montrent l'ancien réfectoire et les toilettes, ils prennent quelques photos dans ce scénario suspendu et onirique, encadré d'aiguilles de pin et de feuilles mortes. Ils jettent paresseusement quelques cailloux sur les restes d'une statue de Lénine, là encore ironiquement triomphant, sans donner un sens idéologique à un acte d'ennui. Ils sont les icônes inconscientes du fatalisme. La certitude de ne pas être en mesure de connaître précisément le facteur de risque radioactif s'évapore dans la possibilité de vivre dans un monde poétique. L'été s'est toujours efforcé de garantir des bains dans la rivière, des parties de cache-cache dans les bois, des nuits dans les prés à observer les étoiles. J'ai vu des regards intenses revendiqué ce droit ici aussi. (à suivre).

Cet article constitue la première partie d'un reportage de Cafébabel Torino dédié à la Biélorussie. Appellation d'origine contrôlée.