Les mémoires vives

Article publié le 24 juin 2009
Article publié le 24 juin 2009
Par Guillaume Delmotte De la colonisation Lors d'un débat animé par Serge Moati dans son émission Ripostes sur France 5, il y a quelques années, Christiane Taubira et Pascal Bruckner, notamment, avaient évoqué la question de la colonisation. Selon P.
Bruckner, le « rôle positif » de la colonisation a été de fournir aux colonisés les outils intellectuels et les concepts politiques (droits de l'Homme, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, idées de nation et de démocratie...) qui leur ont permis de s'affranchir des colonisateurs. A cela, C. Taubira avait répondu, en décentrant la question, qu'on ne pouvait pas attribuer à l'occupation allemande un rôle positif du fait qu'elle aurait permis à des Français de révéler leur esprit de résistance et de se libérer ainsi du joug de l’Allemagne nazie. C'est ce même courage, ce même sens de la liberté et de la résistance, dont ont fait preuve certains Français, qui ont permis aux peuples colonisés, ajouta C. Taubira, de lutter contre le colonialisme et l’impérialisme. Selon elle, M. Bruckner ferait preuve d'européocentrisme. J'approuve la réaction de C. Taubira, même si l'on ne peut nier qu'il y a eu des contacts et des échanges intellectuels entre les Etats colonisateurs (les « sociétés impériales » telles que les désigne l’historien Christophe Charle) et les peuples colonisés. Je me rappelle très bien avoir entendu Edouard Balladur affirmer sur le plateau de l'émission L'Heure de vérité (c'était en janvier 1994, si ma… mémoire est bonne) que la colonisation avait eu des aspects positifs car la France avait apporté « la Civilisation » (sic), propos qui reflète des mentalités bien établies sous la III° et la IV° République et que n'auraient pas reniés en leur temps un Jules Ferry ou un Albert Sarraut, auteur en 1931 de Grandeurs et servitudes coloniales – Lorsque Nicolas Sarkozy, qui fut d’ailleurs balladurien, déclara dans son fameux discours de Dakar du 26 juillet 2007, que « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », il trahissait ce veux fond européocentrique, malgré le soin qu’il a pu mettre à vanter les ressources de l’Afrique et l’éclat de sa culture.

Dans L'Idée coloniale en France, l'historien Raoul Girardet a écrit : « La « supériorité » de la civilisation occidentale se confond, dans l'opinion catholique et conservatrice, avec celle de la seule religion révélée et des concepts moraux qui lui sont rattachés. Elle se nourrit, dans l'opinion républicaine, de la foi dans la Science, le Progrès, les idéaux de 1789. Pour les autres, l'Occident, incarné par l'administrateur, le médecin ou l'instituteur, apporte la justice, l'égalité, l'école, la lutte contre les forces d'oppression et de mort. Mais pour les uns comme pour les autres, l'Occident représente les « Lumières » face aux « Ténèbres ». » Ces visions héritées du XIX° siècle continuent d'animer d'une certaine manière quelqu'un comme P. Bruckner – auteur du Sanglot de l’homme blanc, charge contre la pensée tiers-mondiste dont P. Bruckner semble croire qu’elle ne serait que le fruit de l’Occident pétri de culpabilité – quand il affirme que ce sont les concepts forgés dans le monde européen et transmis aux élites des peuples colonisés qui ont permis à ces derniers de se libérer des Etats colonisateurs. Personne ne nie que ces élites ont souvent été formées en Europe et que des « transferts culturels » (pour reprendre l'expression couramment utilisée par les historiens de la culture) ont eu lieu. Mais il serait assez présomptueux, pour ne pas dire méprisant, d’affirmer que l'on a besoin de conceptualiser la résistance à l'oppression en se référant à la déclaration des droits de l'Homme de 1789 pour agir dans le sens ce cette résistance. Ce serait retirer toute humanité à l'autre, en l'occurrence le colonisé ou l'ancien colonisé. Ce serait dès lors rompre avec le vrai sens de l'idéal d'émancipation que porte l'héritage des Lumières.

De l’immigration

En mai 2007, huit universitaires, dont l’historien Gérard Noiriel et le politiste Patrick Weil, ont démissionné des instances de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (C.N.H.I.) afin de protester contre la création par Nicolas Sarkozy d’un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Selon eux, « le rapprochement des deux termes « s'inscrit dans la trame d'un discours stigmatisant l'immigration et dans la tradition d'un nationalisme fondé sur la méfiance et l'hostilité aux étrangers dans les moments de crise » » (Le Nouvel Observateur, 19 mai 2007). Ils rappellent que la C.N.H.I. vise à «rassembler, sauvegarder, mettre en valeur et rendre accessibles les éléments relatifs à l’histoire de l’immigration en France, notamment depuis le XIXe siècle, et contribuer ainsi à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française et faire évoluer les regards et les mentalités sur l’immigration et faire admettre comme patrimoine commun ce phénomène indissociable de la construction de la France qu’est l’histoire de l’immigration» (Libération, 18 mai 2007).

« Faire évoluer les regards et les mentalités ». En relisant à nouveau aujourd’hui cette déclaration d’universitaires, on mesure le chemin qu’il reste à parcourir. Le langage offre bien sûr un terrain privilégié pour prendre cette mesure. Ainsi, Eric Besson, qui a pris la suite de Brice Hortefeux à la tête du Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, « a confirmé sa détermination à "démanteler" et à "faire disparaître", d'ici la fin de l'année, la "jungle" (c’est moi qui souligne) cette zone de terrains boisés près du port (de Calais) où trouvent refuge des centaines de migrants en attente de trouver un camion pour traverser la Manche. » (Le Monde, 25 avril 2009). « Dans une vie antérieure, il (Eric Besson) trouvait que Sarkozy, sur l’immigration, avait des accents frontistes. (…) Droit dans ses bottes, Besson, le « roi de la jungle » comme le clame un manifestant, estime, lui, que « la France n’a pas de leçon d’humanité à recevoir ». « A ceux qui trouvent qu’il y a trop de pression policière sur les migrants, poursuit-il, je réponds qu’il n’y en a pas assez. » »'' (Eric Besson, roi de la "jungle" à Calais - l'Humanite).

Ce mot de « jungle », repris dans tous les médias et dont Eric Besson lui-même n’est pas à l’origine, résonne assez étrangement dans notre imaginaire collectif quand on sait qu’il s’applique si facilement, dans l’esprit de ceux qui l’utilisent, à une zone où survivent des migrants. Il renvoie à une représentation de la « vie sauvage », « non civilisée », à tel point que l’on peut se demander si les mentalités ont vraiment évolué depuis l’époque coloniale.

Pour conclure :

La France n'en a donc pas fini avec son histoire. Ce qui peut, on l'aura compris, se lire de deux manières : d'une part, ce n'est pas la fin de l'Histoire de France, ce « cher et vieux pays » étant encore traversé par tant de mémoires vivantes et conflictuelles ; d'autre part, l'histoire et ceux qui l'écrivent, c'est-à-dire les historiens professionnels, fidèles à l’œuvre de Marc Bloch, ont encore de l'ouvrage sur le métier. C'est aux politiques qu'il revient de proposer les voies d'un compromis social où chaque mémoire, chaque « identité », puisse trouver sa place, dans le cadre d'une société démocratique et pluraliste où les fins entrent en conflit.

(Photo : Exposition « A chacun ses étrangers ? France – Allemagne de 1871 à nos jours », C.N.H.I. – Paris. Lockidgewockidge (flickr)).