Les médias terrorisés ?

Article publié le 17 juillet 2006
Article publié le 17 juillet 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La guerre contre le terrorisme entraîne son lot de victimes inattendues. La liberté de la presse en fait-elle partie ?

Peu après les attentats du 11 septembre, le président George W Bush annonce la présence, parmi nous, d’un nouvel ennemi. « Cet ennemi compte détruire notre liberté et imposer ses points de vue. » Il s’agit d’un ennemi omniprésent, et sans visage. La lutte contre cette nouvelle menace n'allait pas être une mince affaire, ni pour le gouvernement, ni pour la presse. Un rapport de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) estime que « lutter dans une guerre sans confrontation militaire, sans objectifs clairs, sans frontières bien définies, et sans conclusion certaine, mène inévitablement à des restrictions dans les libertés civiles et dans certains principes qui constituent la charpente morale des sociétés démocratiques. » La lutte contre un ennemi désireux de « détruire notre liberté » mènerait-elle à la destruction de celle que nous entendons justement protéger ?

La force de la loi

Combattre un ennemi qui n'a pas de territoire nécessite une nouvelle forme de guerre. Selon nos dirigeants, cela veut dire qu'il faut renforcer la surveillance des individus, pouvoir enfermer des personnes indéfiniment, et restreindre la liberté d'expression. Par exemple, le Terrorism act 2006, est entré en vigueur en Angleterre en mai : il interdit l’« apologie du terrorisme ». Les critiques de ce texte soulignent qu’il aurait conduit à l’emprisonnement des personnes ayant soutenu le Congrès National Africain (ANC), dans sa lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud : dans les années 1980, ce dernier était considéré comme une organisation terroriste.

Ces mesures ne sont pas limitées à l'Angleterre. En avril 2004, le journaliste allemand Bruno Schirra a reçu un mandat d'arrêt, l’accusant d’avoir révélé des secrets d’Etat. L’accusation concernait un article intitulé « L’homme le plus dangereux du monde » qu’il avait écrit pour le magazine politique Cicero. Le papier dressait un portrait analytique de l’insurgé jordanien Abou Massab Al Zarqaoui, basé en Irak, en citant abondamment un rapport classé par l’autorité allemande des enquêtes criminelles. Cinq mois après la parution du texte, la police a perquisitionné les bureaux du magazine, violant le droit à la confidentialité des sources, protégé par les articles 10 et 19 de la Constitution allemande, provoquant de vives protestations chez les journalistes et les associations de protection des libertés civiles.

Les poursuites à l’égard de Schirra reposent sur une faille du système légal allemand. Et selon la fédération allemande des journalistes, les descentes policières dans les salles de rédaction et les habitations de journalistes deviennent une procédure courante dans les enquêtes criminelles, en vertu de la section 353 du code pénal. Ce dispositif punit « l’incitation ou l’encouragement à la révélation de secrets d’Etat qui ne devraient pas être connus de forces extérieures ». Le cas de Schirra soulève de sérieuses questions sur la liberté de la presse en Allemagne. Notamment parce que les précédents ne manquent pas. En mars 2003, la Cour constitutionnelle allemande a ainsi autorisé les écoutes téléphoniques des conversations des journalistes, pour les cas « sérieux. »

Changement de décor

D’autres pays modifient également leurs législations dans un sens inquiétant pour les journalistes. 2005 a vu une augmentation significative du nombre de perquisitions de rédactions, d’interrogatoires de journalistes, et de saisies de documents, en France, en Belgique, en Italie, et au Danemark. En mai 2006, le ministre de l’intérieur néerlandais Johan Remkes, à la remorque de la Cour Constitutionnelle allemande, a informé le Parlement que les communications des journalistes pourraient désormais faire l’objet d’une surveillance par les services de renseignements. La fédération internationale des journalistes a répliqué, soulignant que « la mise sous surveillance des appels téléphoniques, emails, faxs et connexion Internet affaiblit la protection des données personnelles et la capacité des journalistes à stocker des informations et à garder l’appareil d’état sous leur attention. »

En juin 2006, le gouvernement britannique a annoncé son intention de renforcer sa législation sur le « secret », pour que les informateurs ne divulguent plus d’informations ayant trait à l’action gouvernementale. Les fonctionnaires ayant accès à des informations sensibles ne pourront plus affirmer agir dans l’intérêt général en rendant public des actes criminels ou illégaux. Un mois plus tôt, en mai 2006, le gouvernement danois a fait arrêter Michael Bjerre et Jesper Larsen, deux journalistes du quotidien danois Berlingske Tidende. Ils risquent deux ans de prison pour avoir, en 2004, démontré que le gouvernement danois ne disposait d’aucune preuve de l’existence d’armes de destruction massive au moment de se joindre à l’invasion de l’Irak. Ils sont accusés, selon le code pénal danois, d’avoir « publié des informations obtenus illégalement par une tierce personne. »

Tenir sa langue

Alors que les journalistes se sentent de plus en plus observés, que leurs sources se réduisent de plus en plus, leur accès à l’information devient lui aussi plus difficile. Statewatch rapporte que le Conseil européen refuse l’accès à certains documents à des chercheurs : leur diffusion « nuirait aux prises de décisions du Conseil » concernant « les options stratégiques en matière de coordination de la lutte contre le terrorisme dans l’Union européenne. » Mais le texte complet, que Statewatch s’est procuré, montre que les informations non-diffusées sont en fait relatives aux droits et à la protection des réfugiés. Une ambiguïté plane sur le nombre de documents gardés secrets et qui ne devraient pas l’être.

Egalement inquiétant, mais difficile à évaluer, le niveau d’autocensure que les journalistes s’imposeraient dans le climat tendu des lois anti-terrorisme. L’exemple le plus parlant concerne les médias américains, qui n’ont pas remis en question les raisons d’entrer en guerre en Irak, avancées par l’administration Bush.

Au vu des circonstances difficiles dans lesquelles, en Europe, les journalistes exercent leur métier, il est possible que la liberté de la presse soit l'une des victimes d'une guerre qui entend protéger la Liberté.