Les médias comme force d’intégration ou d’exclusion

Article publié le 30 juin 2003
Publié par la communauté
Article publié le 30 juin 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’immigration sous sa forme contemporaine est un phénomène récent. Et les médias sont un prisme au travers duquel les citoyens voient la société. Alors quelle influence les médias ont-ils sur l’intégration des immigrants ?

Cela fait des siècles, depuis le mouvement des nationalités, que l’on n’a pas assisté à un tel mouvement de nations et de tribus non-européennes. Les grands mouvements de l’histoire de l’Europe furent guidés par la violence et la guerre (comme ce fut le cas avec les Arabes, les Berbères, les Mongols ou les Osmans), aux détriments de toute coopération avec les populations autochtones. Avec le temps, celles-ci se sont mélangées avec les étrangers. Mais ces processus ont pris un temps considérable comparé au phénomène de migration contemporain, où l’intégration est déjà plus ou moins achevée avec la deuxième génération.

Ces processus, que différentes parties d’Europe ont connus au cours du Moyen-Age et avant, ne peuvent pas être considérés ni qualifiés d’"immigrations", au sens où on l’entend aujourd’hui.

D’anciennes théories enthousiastes de la modernité et du développement considéraient l’utilisation généralisée des technologies globales de l’information comme le moyen de créer une citoyenneté mondiale. Si tout le monde utilisait la même technologie, dont la « langue maternelle » est l’anglais, alors tout le monde vivrait dans un « village mondial », partageant les mêmes valeurs et les mêmes problèmes. Mais la réalité a pris le pas sur la théorie. Les moyens de communication modernes ne permettent pas d’unifier la société, ils ne rassemblent pas les groupes ethniques ou nationaux, les classes sociales, mais favorisent au contraire la fragmentation de la société, tout en accentuant les problèmes d’intégration.

D’abord dans les années 80, puis surtout dans les années 90, le large développement de chaînes nationales privées en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en France mit fin au principe « une télé, une nation ». L’arrivée d’Internet constitua le second pas dans cette direction. Les minorités ont leur propre « coin » dans les villes, les magasins, les églises et les clubs. Elles ne sont pas forcées de vivre avec la majorité mais vivent dans un « coin » de la majorité. Pendant longtemps, l’Etat a fourni à la société deux outils de socialisation de l’individu : l’éducation et la communication.

« La communication est la base l’intégration »

Le système éducatif pourrait être un moyen d’évaluer la stratégie d’intégration des immigrants. Si l’éducation est un principe universel, non spécifique et séculaire, l’école donne à tous les citoyens de l’Etat les mêmes bases de civisme et, dans l’idéal, les mêmes chances de départ dans la vie. La France est un bon exemple de ce principe (devenu, et c’est regrettable, théorique aujourd’hui). L’échec de ce principe repose sur le fait que l’école n’est pas seulement un système d’idées mais également un système d’individus. Certaines écoles de banlieues des grandes villes françaises (ou anglaises) sont en majorité composées d’étudiants issus de minorités. Leurs parents et eux-mêmes sont souvent heureux de se retrouver « entre eux ». Les parents des enfants de la société majoritaire ont souvent eux aussi des préjugés sur les autres groupes ethniques ou religieux.

Ces préjugés pourraient disparaître grâce à une communication mutuelle. Comme le dit mon compatriote le sociologue et philosophe Karl W. Deutch : « La communication est la base de l’intégration ». Quand nous nous parlons, nous perdons toute méfiance ou hostilité. Les écoles échouant en tant que moyens de communication, les médias peuvent-ils les remplacer ?

Cela leur serait possible, mais ils ne le font pas car ils ne le souhaitent pas. Un des problèmes majeurs en matière d’intégration est la particularité des médias ethniques qui soutiennent la désintégration de la société entière, et non pas l’intégration. Il existe des médias particuliers qui n’ont aucune intention de rentrer en compétition avec les médias globaux mais ont pour ambition de répondre aux demandes des populations minoritaires et d’être les médias de masse exclusifs des membres de minorités nationales, ethniques ou religieuses. Les médias particuliers instaurent un environnement étranger (et souvent hostile) autour de la nation exclue au lieu de contribuer à créer une nation politique ouverte et homogène.

Le but de la communication familiale est le partage des valeurs intimes ; le but de la communication religieuse est le partage des valeurs religieuses ; le but de la communication à l’école est le partage des valeurs universelles de la société. Mais quelles valeurs les médias peuvent-ils faire partager ?

Des valeurs intimes ? Cela est impossible de par leur définition même. Des valeurs religieuses ? On obtiendrait du « télé-évangélisme » ou des discours du genre de ceux d’Ossama Ben Laden. Des valeurs universelles ? Oui, mais qui peut forcer les propriétaires des médias privés à le faire ?

"L’ennemi est parmi nous"

Après le 11 septembre, un problème supplémentaire urgent est apparu. La deuxième ou troisième génération d’immigrants, qui vivent dans nos quartiers de villes européennes, nous déteste, et bien qu’ils marchent dans les mêmes rues que nous, ils vivent dans un autre monde.

Leurs parents nous étaient plus ou moins reconnaissants de leur avoir donné la chance d’une nouvelle vie en Occident. Et même s’ils ont protégé leur identité à travers des valeurs culturelles ou religieuses, ils ont accepté les valeurs politiques de la démocratie occidentale comme un ordre social légitime. Leurs enfants ainsi que les enfants de leurs enfants n’ont pas eu la possibilité de faire la comparaison avec leur pays d’origine. Du fait d’un statut social insatisfaisant, ils cherchent la justification de l’ordre mondial auprès d’autorités plus familières que celles de l’ordre officiel.

Comme l’ont dit mon père, mon immam, mes amis et la chaîne de télévision qui émet dans ma langue, un « média » sérieux comme celui-ci pourrait-il changer l’opinion d’une société hostile ? La version extrême de cette cage idéologique serait l’exemple de Muhammad Atta...

Le paradoxe, c’est que la société contemporaine n’est pas une société de masse mais plutôt une société des masses, avec un « s ». Les immigrants ne devraient pas créer leur propre masse, car elle serait au-delà de tout contrôle social.