Les limbes des supporters hongrois : le foot entre passions, ultra et business

Article publié le 15 octobre 2015
Article publié le 15 octobre 2015

Des banderoles néonazies, des comportements racistes et des actes de violence constellent les chroniques sur Ferencváros, l'un des plus prestigieux clubs de foot d’Hongrie. Nous avons enquêté sur les raisons de cet extrémisme, mais aussi sur la façon dont l'économie influence le supporter d'aujourd'hui. Éxiste-il encore des supporters capables de vivre la passion pour « le Fradi » différemment ?

Lorsque vous vous rendez chez quelqu’un, vous commencez par frapper à sa porte. Pour le club de foot de Ferencváros, la « maison » s’appelle Groupama Arena, un stade moderne aux portes de Budapest, inauguré en 2014 grâce à un investissement public de 15 milliards de forint (environ 48 millions d’euros). Je laisse derrière moi l’aigle en métal, symbole de l’équipe, et je me prépare à la visite guidée.

Histoire, sécurité et business

À la réception, l’hôtesse répond craintivement lorsque je lui demande des informations sur les supporters : « Nous avons des supporters normaux. Et des supporters fous ». Elle nous explique que « ceux qui sont fous refusent les nouvelles normes d’entrée, qui prévoient une carte ». Ici, la carte du supporter inclut le scanner biométrique de la paume des deux mains, elle a été introduite par la société BioSec, et elle sert par ailleurs de carte bancaire pour les achats à l’intérieur du stade.

La visite commence avec les « Skybox », ces quelques mètres carrés achetés pour des milliers d’euros chaque année. Ici, les entreprises personnalisent leur espace pour discuter affaires, sur des divans, avec de l'alcool fort. Rien de plus éloigné de la passion et des angoisses du supporter. Tomasz est mon guide : sous une pluie constante et fine, nous nous rendons sur la pelouse du terrain, d'un vert intense à l'instar des tribunes et des couleurs traditionnelles du club. « J’ai libre accès au stade, dit Tomasz. Mais j’ai acheté un abonnement pour le secteur C-2.  Pendant les matchs, je tiens à souligner que je suis ici pour l’équipe. D’abord le "Fradi" (comme les supporters appellent leur club, ndlr), après le travail ». Au Fradi Muzeum, ouvrir les casiers avec les maillots de joueurs donne l'impression de feuilleter un livre sur les cent dernières années de l'histoire hongroise. Du nazisme au capitalisme, en passant par le communisme, lorsque l’équipe a changé de nom et de couleur. Le musée conduit à la boutique, où l’on peut acheter les tenues officielles, des serviettes de toilette, des porte-clefs et des bouteilles de pálinka blanches et vertes.

Si le merchandising fait le bonheur des uns, il éloigne les autres de leur amour pour le foot. Employé dans la logistique, Attila Boro a 27 ans. Il se définit comme un supporter coincé dans les limbes, entre passion et désenchantement : « Avant j’allais presque toujours au stade. Je ne me considère pas comme un ultra, précise-il. Les supporters m’ont beaucoup appris. En plus d’avoir foi en l’équipe, ils ont des valeurs profondes comme la loyauté et la fraternité. Ceux ne sont pas des anges, mais ils ne sont pas non plus les criminels que l'on décrits. » Concernant la direction, les critiques sont âpres : « Ils veulent ficher les personnes. Ils excluent la classe la moins aisée en augmentant les prix des billets et ils criminalisent ceux qui ne s’adaptent pas. Ils préfèrent ceux qui ont de l’argent à dépenser. C’est l’une des raisons pour lesquelles je ne vais plus au stade ».

Stade de rêve, sécurité de cauchemar

Si tu ne trouves personne à la maison, tu frappes à la porte d’un ami. Ou à celle de l’ennemi. Je monte dans un bus qui se rend à Felcsút, village natal du premier ministre Orbán où se joue le match de championnat entre Ferencváros et le Puskás Akadémia. Au milieu de la bruyère hongroise, émergent les contours d’un conte de fées dans cette mini-cathédrale de foot. Dans les gradins, on trouve des policiers antiémeutes et plus de 200 agents de sécurité.

Entre eux, en tenue paramilitaire, une dizaine d’hommes à la tête rasée dirige les opérations. « Ils sont payés par le Ferencváros pour intimider les supporters. Ce sont souvent des anciens ultras, certains ont un casier judiciaire », m'explique-t-on. J’attends l’arrivée des bad boys qui se défoulent en chantant avec des fumigènes. Supposition erronée. Les ultras n’arriveront jamais. Boycott du club. Dans les gradins, seulement un groupe restreint de supporters entonne les chants, à contrecoeur. L’ambiance retombe rapidement et la partie se soldera par un match nul, aucun but n’a été marqué.

Où sont les ultras ?

« Le conflit entre les ultras et le club est profond. L’objectif, c'est de destituer le président, Kubatov », raconte Gábor qui depuis 2008 s’occupe du site Ulloi129. Créé pour informer les supporters et soutenir l’équipe pendant la relégation en deuxième division, le site compte plus de 20 000 articles journaliers et des milliers de commentaires. Pour Gábor, l’origine de l’affrontement remonte à 2013 : « Une centaine d’ultras est entrée dans le stade et a montré une banderole pour soutenir un criminel nazi. De nombreuses entreprises ont menacé d’annuler le sponsoring si le club ne prenait pas les mesures nécessaires ».

En plus d’isoler les extrémistes pour des raisons politiques, il s’agit également de préserver les intérêts qui lient les entreprises, l’équipe et le gouvernement Fidesz, dont le président Kubatov est membre en tant que parlementaire. « Les extrémistes ne sont pas plus d’une centaine, mais nous traçons des milliers de jeunes, qui n'ont pas conscience des messages politiques qu’ils véhiculent. » Lors des matchs à domicile, un écran géant est monté à l’extérieur du stade. Un compromis, qui permet de refroidir les esprits bouillants des ultras. Selon Gábor « ils vont retourner au stade un par un. Il faudra peut-être attendre un an voire dix. Qui sait ? ».

Le Fradi à l'état pur

À la hauteur de la péninsule, Margit-Sziget, rencontre Péter Molnár. Dans une zone où de nombreux juifs trouvent refuge depuis les rafles des nazis, la grand-mère de Peter s’est convertie au catholicisme pour se sauver. Dans sa chambre, en plus de sa collection de cent écharpes, Peter garde des dizaines de broches, de livres et un album plein à craquer de billets et de photos-souvenir. Le tout immatriculé Fradi. Il me montre avec fierté un morceau de la statue de Josef Stalin, baissé pendant la revolution d'Octobre du 1956 et recueilli par son grand-père lorsque les chars armés soviétiques marchaient sur Budapest. Une relique.

Péter a les idées claires : « Un jeune qui voit les ultras s’amuser et faire le tour du pays, en étant la plupart du temps ivres, ça peut être magnétique. J’aurais pu en faire partie ». Il poursuit, « mais je ne préfère pas. Si les leaders disent quelque chose, tu dois le faire. Ça ne me convient pas. Je suis capable de penser par moi-même ». Puis il revient sur les violences et les banderoles néo-nazies : « Au stade, tu te comportes comme tu le ferais dans la rue. C’est normal de se défouler parce que tu es stressé par ta vie et ton travail. Mais si tu ne montres pas une banderole nazie dans la rue ou devant une synagogue, pourquoi penses-tu pouvoir le faire au stade ? ». Par ailleurs, Péter en a assez que le stade soit vide, dirigé par la sécurité en lieu et place des supporters. « Ils nous manquent. Il nous manque l’ambiance, et les jeunes. » Je regarde Peter et je comprends ce qu’est l’amour à l’état pur pour une équipe. Peut-être obsessionnel mais tellement innocent, très loin du business et de la stupidité qui entoure désormais une grande partie des stades européens.

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Cet article fait partie de la série de reportages « EUtoo 2015 », un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.