Les liens de sang entre les Grecs et les Siciliens

Article publié le 4 août 2015
Article publié le 4 août 2015

Alors que l'exténuante négociation entre la Grèce et l'Europe continue, nous avons rencontré la communauté de la Trinacria qui suit avec appréhension les événements qui secouent son pays. Que pensent les Grecs siciliens de tout ce raffut ? Le professeur Haralabos Tsolakis, président de la communauté, répond.

« La sympathie qu'il y a entre nous est le fruit d'une forte ressemblance entre nos deux peuples, aussi bonne que mauvaise soit-elle. Après tant d’années en Sicile, je peux dire que l’unique chose qui nous sépare, c'est la langue ». Haralabos Tsolakis, professeur de la faculté agricole de l’université de Palerme et président de la Communauté « Trinacria » (association des résidants grecs en Sicile, ceux de deuxième ou troisième génération ainsi que des Siciliens qui descendent de grecs, ndlr) parle avec diplomatie. Quelle chaleur que celle de ce jour de juillet qui précédait le référendum le plus important de l’histoire hellène. Une centaine de personnes manifestait leur propre solidarité à un peuple qui a vendu sa peau sur une crise sans précédent ainsi que l'échec d'une politique d’austérité. 

Devant la somptueuse entrée du théâtre Massimo, avec ces colonnes qui rappellent un temps grec, quelques jeunes brandissent le drapeau grec sur lequel est écrit en gros le mot « Oxi ». Oxi comme ce « Non » proféré par le peuple envers les mesures d’austérité. 

C'est aussi l'emblème d'un choix qui immortalise, à Palerme, le symbole d’une civilisation qui a donné à la Sicile une contribution essentielle. Une photo dans le but de concrétiser une vraie amitié qui passe par une fraternité aussi historique que violente, alors que les couleurs blanches et bleues de l’insigne sont brandies sur le balcon du Palais des Aigles. 

Oui car, aujourd’hui et plus que jamais, il existe un lien indestructible entre la Sicile et la mère-patrie de l'Europe. Pour le bien, qui renvoie à l’histoire et la culture grecque sans lesquelles nos racines ne pousseraient pas sur des bases solides. Comme pour le mal, incarné par la corruption et le désastre économique et social qui ont transformé la Sicile en « Grèce d’Italie ».

« Une administration lente, innefficace et corrompue »

L'humeur, les publications sur la page Facebook officielle et les avis des Grecs siciliens vont dans la même direction. L’ambiance est pesante. Beaucoup sont inquiets pour leurs parents en Grèce et, dans certains cas, l’inconfort les touche personnellement. « Le peuple grec a montré qu’il en a plein les bottes du fait que l’austérité ne touche pas tout le monde. C'est un sentiment diffus, surtout chez les classes les plus pauvres, qui sont les plus maltraitées », explique le professeur Tsolakis, avant d'aller plus loin : « il est vrai qu’il existe des tortures au sein de l’administration étatique, qu’il existe tant de privilèges, mais durant ces cinq dernières années aucun des privilèges n’a payé ! Le signal perçu par le peuple grec est clair : ils ne veulent pas mettre fin aux privilèges mais les utilisent comme excuse afin de d’ajuster les salaires au même niveau qu’en Bulgarie ou en Roumanie ».

Intervention de Massimo D'Alema, ancien président du Conseil italien, sur le cas grec.

Dans le communiqué officiel de la communauté, on trouve également une forte dénonciation du pur climat de désinformation médiatique autour du cas grec.

« La situation financière tragique a été créée par un ensemble de finances prédatrices des banques, principalement allemandes et françaises, qui distribuaient tout au long des vingt dernières années des prêts à quiconque en voudrait afin d’acheter des biens de consommation qui étaient produits, pour la plupart, en Allemagne et en France », explique Tsolakis qui est d’accord avec cette intervention de Massimo D’Alema, devenu célèbre sur le Web.

Magouilles

Cependant, l’accusation du professeur n’est pas unilatérale et va également à l’encontre d’« une administration publique lente, inefficace et souvent corrompue qui n’a pas permis la pleine utilisation des fonds européens, ainsi que d’une classe politique incapable, parasitaire et corrompue qui a commencé avec Simitis, l’homme qui a éradiqué les intérêts allemands plus que n’importe quel politique allemand jusqu’au dernier gouvernement de coalition qui a signé les mémorandums inacceptables ».

Comme beaucoup, Tsolakis est convaincu que la Grèce n’aurait pas dû entrer dans la zone euro, qu’elle n’y était pas prête, mais que son entrée convenait aux gros groupes financiers européens et américains qui ont permis de truquer les comptes sans que personne ne s’en aperçoive. « Y a-t-il quelqu’un de bonne foi qui puisse croire que les fonctionnaires européens, les Allemands ou les Français ne sauraient pas ce qu’il se passait en Grèce ? », Dans tous les cas, la Grèce aurait dû revenir à la drachme en 2009. Toutefois, cela aurait provoqué un tremblement de terre entre les banques françaises et allemandes qui étaient exposées respectivement à hauteur de 78 et 45 milliards d’euros ».

Il poursuit : « Ainsi, ils ont commencé à prêter de grosses sommes d’argent, jusqu’à un total de 240 milliards, afin de couvrir les banques exposées (banques grecques inclues), augmentant ainsi à l’excès la dette publique de l’État grec et mettant les prêts sur le dos des peuples européens », puis conclut : « Il suffisait de penser que la dette soit passée de 123% du PIB en 2009 à 174% aujourd’hui ».

Tsipras ou le revers de la médaille

Quid d'Alexis Tsipras ? Fin janvier, lorsque Syriza se préparait à remporter une lutte électorale historique pour le pays, la communauté grecque sicilienne se préparait, quant à elle, à un changement. « J’espère que la victoire de Tsipras a apporté le même changement que le Pasok a apporté en 1981 après des années de dictature », avait déclaré le professeur Tsolakis, quelques jours auparavant, dans un article publié sur Repubblica Palermo. Aujourd’hui, après six mois de gouvernance, le jugement sur Tsipras semble avoir légèrement changé. 

Le professeur explique : « Mon jugement au sujet de Syriza a beaucoup changé durant ces derniers mois. D’une part, j'y vois le courage de chercher et de rejoindre des accords justes D’autre part, je mesure aussi le manque, en six mois aux responsabilités, de lois qui feraient tourner la roue dans le sens inverse de celui du passé. » Et de conclure : « Et cela associe Syriza au Pasok (parti socialiste grec, ndlr) : beaucoup de paroles mais peu d'actes. » 

La communauté continue de suivre avec appréhension les nouvelles venant d’Athènes mais, aujourd’hui plus que jamais, cet ancien et ancestral lien entre la Sicile et la Grèce est passe par le mot solidarité, ou comme disent les Grecs « alli̱lengý».