Les juifs d’Europe contre Bruxelles (tout contre)

Article publié le 27 mars 2006
Article publié le 27 mars 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

« 2 juifs, 3 opinions » dit le proverbe ? Concernant le conflit israélo-palestinien, la communauté juive d’Europe est pourtant unanime : l’UE reste un interlocuteur partial et peu crédible.

Rue des Rosiers, Paris. Le cœur du quartier juif palpite : deux rabbins pressés disparaissent dans les ruelles sinueuses alors que le soleil matinal darde ses reflets sur les vitrines regorgeant d’appétissants bagels. Des effluves piquantes de falafel flottent dans l’air. 600 000 juifs vivent en France soit la plus importante communauté d’Europe : la Belgique compte 30 000 fidèles, la Grande-Bretagne 300 000. Au sein des 25, le judaïsme s’articule autour de trois institutions fondamentales : la Conférence européenne des Rabbins pour les questions religieuses (CER), le Conseil européen des communautés juives (CECJ) et le Congrès Juif européen (CJE) chargé des problématiques politiques.

Où est l’UE ?

Malgré cette organisation aux rouages bien huilés, l’UE continue à incarner pour la majorité des juifs une entité lointaine. Selon Marc Knobel, chercheur au Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), la politique étrangère de l’UE est « floue et les relations avec le Proche-Orient ne sont perçues qu’à travers le prisme des gouvernements nationaux. Même si le lien avec Israël est très fort, les juifs sont d’abord citoyens du pays dans lequel ils vivent ». Une distance alimentée par de nombreuses divergences dans les attitudes des Etats membres. « L’UE n’arrive pas à parler d’une seule voix : si la France est traditionnellement pro-arabe, l’Italie se veut plus favorable à l’Etat hébreu » souligne encore Knobel.

Le climat général de méfiance vis-à-vis des institutions communautaires se voit en outre exacerbé par des relents d’antisémitisme sur le continent : du déguisement du rejeton princier britannique Harry en SS au meurtre du jeune Ilan Halimi à Paris, l’année 2005 aura été marquée par les polémiques. « L’augmentation des actes antisémites en Europe a engendré un virage à droite des communautés juives », analyse Jean-Yves Camus, politologue au Centre européen de recherches et d'action contre le Racisme et l’Antisémitisme (CERA). « Résultat ? Depuis la Seconde Intifada [en 2000] les juifs ne trouvent pas à leur goût la politique de l’UE. Les véritables militants sont hostiles à toute forme d’aide apportée à l’Autorité palestinienne. »

Où va l’argent ?

Sans nécessairement nier la souffrance du peuple palestinien, beaucoup questionnent l’usage des fonds attribués par Bruxelles. Jon Benjamin, le directeur du Board of Deputies of British Jews (BOD) s’estime sceptique : «Quand on voit le degré de corruption du règne Arafat, je crois qu’il faut maintenant faire très attention à ce que l’argent serve des buts humanitaires et non pas militaires ou terroristes. » Léa Magnichever, une libraire du Marais est quant elle encore plus catégorique : « L’UE n’a pas été si exigeante quand on sait que l’argent qu’elle a fourni à l’Autorité Palestinienne a servi à éditer des livres scolaires ne mentionnant même pas Israël sur les cartes ou prônant sa destruction. C’est inacceptable : un manque de discernement et de responsabilité totale. Pour moi, Bruxelles a failli à sa mission pacificatrice. »

Plus modéré, Alejandro Baer, professeur à l’Université Complutense de Madrid, estime que l’enveloppe de 120 millions d’euros récemment débloquée par les Européens est une « erreur car elle laisse croire au Hamas que la porte financière reste ouverte, sans besoin de respecter les conditions fixées par les Européens comme l’arrêt de la terreur ou la reconnaissance d’Israël. » Des critiques qui vont de pair avec un fort sentiment d’injustice. « Si l’Europe prétend jouer un rôle dans le conflit, elle doit être un peu plus réceptive aux arguments de l’Etat hébreu et rééquilibrer sa politique, » affirme Knobel. Au siège parisien du Congrès Juif Européen, Pierre Besnainou, son Président, revendique la fermeté. « Pour nous il est inconcevable que l’UE vire de l’argent sur le compte d’une organisation qu’elle a elle-même qualifiée de ‘terroriste.’ C’est toute sa crédibilité qui serait mise en cause. »

Moins de tergiversations, plus d’action

Autre dossier sensible, l’Iran. Devant les provocations répétées de Mahmoud Ahmadinejad à l’égard d’Israël, la réaction du CJE ne s’est pas faite attendre : une pétition visant faire voter une Résolution déclarant le Président iranien ‘persona non grata’ sur le territoire européen circule actuellement dans les couloirs du Parlement de Strasbourg. « Une mesure naturelle », juge Besnainou, « au vu des multiples lois sur le négationnisme votées dans les 25 ». Par ailleurs, « une plainte a été déposée auprès de la Cour Pénale Internationale (CPI) visant à faire considérer la notion d’incitation au génocide comme un début de génocide. » La double mesure figure parmi les plus fortes et visibles jamais menées par le CJE depuis sa fondation en 1986. « Je regrette toutefois que nous soyons à l’origine de ces initiatives : le sujet iranien devrait préoccuper tous les citoyens et pas seulement les juifs, » insiste Besnainou.

En attendant, la volonté de négociation de la Troïka européenne à propos des ambitions nucléaires de Téhéran est sévèrement pointée du doigt, en Allemagne notamment. Paul Spiegel, représentant des juifs d’outre-rhin au sein du Zentralrat der Juden in Deutschland déclarait en décembre dernier : « La politique d’apaisement des gouvernements européens envers l’Iran doit finir. (…) Il faut examiner et aussi mettre en vigueur toutes les possibilités : des sanctions économiques aux sanctions politiques en passant par l’exclusion de l’ONU. Qui veut être pris au sérieux sur la scène politique mondiale doit agir et pas seulement parler. » David Reihnardt, un membre du Betar-Tagar, une organisation sioniste radicale, ne croit lui qu’en l’allié américain : « l’UE n’est qu’une coquille vide qui n’a pas réussi à empêcher l’épuration ethnique sur son propre territoire, en ex-Yougoslavie. Qu’elle se mette d’abord d’accord sur le prix du vin avant de s’attaquer au conflit israélo-palestinien. » A bon entendeur...