Les Jeux Européens à Bakou : faux départ ?

Article publié le 8 juillet 2015
Article publié le 8 juillet 2015

Le dernier dimanche de juin, les premiers Jeux Européens se sont achevé à Bakou, la capitale azéri. Deux semaines d'une compétition multisports intensive réunissant des athlètes de toute l'Europe. Mais quel était vraiment l'intérêt de tout cela ? cafébabel a enquêté.

« Le sport et la politique ne devraient pas se mélanger », ont fait remarquer certains optimistes  (soit des naïfs bien intentionnés, soit des escrocs politiques chevronnés qui utilisent le sport pour étouffer leurs mauvaises actions). En 2015, nous avons déjà été témoins d'une corruption endémique ahurissante au sein de la FIFA et de l'augmentation du nombre de morts parmi les travailleurs migrants exploités tels des esclaves pour la Coupe du monde truquée au Qatar. Pensez-vous vraiment que les tout premiers Jeux Européens pouvaient nous faire éviter ce piège et faire la fierté du continent ?

Après être sortie de l'ombre suite à l'organisation de l'Eurovision en 2012, l'ex-république soviétique d'Azerbaïdjan, productrice de pétrole, a de nouveau eu l'opportunité de briller aux yeux du monde. Pour la première fois, Bakou s'est vu accorder les Jeux Européens en 2012, sans peine puisqu'elle était la seule concurrente, ce qui a laissé tout juste deux ans afin de construire toutes les infrastructures nécessaires. Un agenda serré mais que l'Azerbaïdjan a bouclé à temps.

Des stades de gymnastique flamboyants qui répondent au standard olympique, des centres aquatiques et des vélodromes sont érigés le long de pelouses taillées aux ciseaux, d'allées en marbre brillant et de logements spatieux à destination des journalistes et des athlètes. De nouveaux autobus ainsi que des couloirs de circulation qui leur sont dédiés ont été construits afin d'éviter le très connu trafic encombré de Bakou. La climatisation a même été installée dans le métro. Des équipes entières de policiers aux visages renfrognés, et qui font tournoyer leurs matraques, ont assuré la sécurité.

La cérémonie d'ouverture a coûté à elle seule 100 millions de dollars. Des feux d'artifice ont illuminé la mer Caspienne, les haut-parleurs ont craché de la musique folk du Mugham et Lady Gaga est apparue avec un piano pour massacrer une version d'« Imagine » de John Lennon.

Tout apparaissait resplendissant et teinté de professionnalisme mais les Jeux Européens traversent une crise existentielle. En effet, tous les autres continents ont leur propre compétition, alors pourquoi pas l'Europe ? En même temps, le sport européen s'est développé de telle façon que chaque sport dispose, depuis longtemps, de sa propre compétition accueillant des sportifs de haut niveau. De nombreux athlètes importants n'étaient pas présents à Bakou car ils s'entraînaient pour d'autres événements. De la même manière, seuls quatre dirigeants européens ont assisté aux Jeux (Luxemboug, Saint-Marin, Monaco et Bulgarie) bien que Poutine, Erdogan et les présidents de la Biélorussie, du Tadjikistan et du Turkménistan aient tous apprécié l'événement.

L'entraîneur de l'équipe de natation synchronisée britannique, Karen Thorpe, m'a confié que, pour la compétition féminine, toutes les participantes étaient des juniors et que cela représentait une chance incroyable. «Elles n'atteindront peut-être jamais les Jeux Olympiques, c'est donc ce qui peut leur arriver de mieux ensuite », dit-elle.

L'entraîneur néerlandais, Kess Van Hardeveld, était déçu que son pays décide finalement de ne pas accueillir les prochains Jeux Européens en 2019 pour des raisons financières. Les Pays-Bas ont refusé de payer 58 millions d'euros. L'Azerbaïdjan a dépensé jusqu'à 8 milliards de dollars. « C'est une honte. Il devrait y avoir un pays désireux d'organiser ce genre d'événement. Mais tout est rapporté à l'argent. Je le sais bien et c'est pour cela que les Jeux ont lieu ici », dit Kess Van Hardeveld.

En me promenant dans la ville, je dénombre des blocs entiers de gratte-ciel, de bureaux et d'appartements qui ont poussé mais qui restent vides. Bakou ressemble à des « villages Potemkine ». Sur les plages qui surplombaient la mer Caspienne, les pompes à pétrole travaillent sans relâche, faisant du pétrole l'une des ressources majeures du pays. Pourtant, ces richesses sont réinvesties dans des spectacles d'apparat et non dans le domaine de la formation et des infrastructures. Ainsi, il a été estimé à 12 000 le nombre d'azéris volontaires, sur place pour les Jeux, bien que la majorité de la direction supérieure des Jeux était composée d'étrangers.  

Les visiteurs étrangers enfilent leurs badges autour du cou et parcourent la capitale tels des colons, s'attardant sur le faste et le luxe du centre-ville de Bakou. Pour les habitants, la circulation pour se rendre en ville a été interdite par les autorités de la ville. Elles ont également interdit d'étendre du linge à l'extérieur et ont même empêché les mariages et les enterrements d'avoir lieu. Des mois auparavant, alors que le prix du baril de pétrole a chuté sous la barre des 60 dollars, l'Azerbaïdjan a dévalué sa monnaie, laissant beaucoup de personnes endettées. Les Azéris ont réagi lorsque la révélation selon laquelle le pays payait la plupart des frais pour les délégations étrangères est sortie au grand jour. Dans un pays où un enseignant gagne environ 150 dollars par mois, cette nouvelle n'a pas été accueillie avec enthousiasme. Pourtant, les protestations peuvent vous faire courir de gros risques. L'Azerbaïdjan est le cinquième pays où la censure est la plus sévère au monde selon le Comité pour la Protection des Journalistes.

Beaucoup d'Azéris auxquels j'ai parlés sont bien évidemment fiers que leur pays, autrefois méconnu, soit désormais connu sur la carte du monde. Toutefois, il y a une corrélation directe entre l'organisation croissante d'énormes spectacles fastueux et le nombre galopant de prisonniers politiques. L'année dernière, presque toutes les voix qui se sont élevées contre les violations des droits de l'homme ont été soit emprisonnées, contraintes à l'exil ou réduites au silence. Des journalistes de la BBC et du Guardian ont vu leurs visas refusés juste avant les Jeux Européens, très certainement en guise de revanche pour avoir couvert des affaires politiques plutôt que de mettre en lumière le sport. Ce qui a inévitablement ranimé et remis sur le devant de la scène ces questions.

Des institutions internationales telles que Radio Free Europe, National Endowment for Democracy, Open Society et l'OSCE ont été chassées, souvent accusées d'espionnage. Les médias sont scrupuleusement contrôlés. L'État est caractérisé par un régime à parti unique et un système oligarchique assure que l'argent circule uniquement au sein des élites. Les activistes que j'ai rencontrés perdent espoir. L'un d'entre eux m'a avoué :

« Je suis devenu pessimiste. Si l'opposition organisait un rassemblement ici, elle rassemblerait peut-être 3 000 à 5 000 personnes maximum. Maintenant, nous avons juste du pain et des jeux. Ainsi que Lady Gaga qui chante du John Lennon. Qu'est-ce qui vient ensuite ? Rihanna qui chante Wind of Change ? En attendant, tous mes amis sont encore en prison. »

Quiconque s'intéresse au peuple d'Azerbaïdjan devrait se soucier de l'avenir social et démocratique du pays avant tout autre chose. Peu importe où (ou peut-être même, si) les Jeux Européens auront lieu en 2019, ils devront être organisés sous le signe de l'ouverture et de l'égalité. Si ce n'est pas le cas, ils ne mériteront pas le label « européen ».