Les jeunes et le Brexit : le jour d’après 

Article publié le 27 juin 2016
Article publié le 27 juin 2016

Vendredi matin, à 7h pétantes, quatre jeunes Britanniques se sont réveillés en apprenant que leur pays quittait l’Union européenne. Une sortie pour laquelle aucun d’entre eux n’a voté. Paroles d’une jeunesse sous le choc. 

Ellen, 23 ans, employée au Somerset House, Londres

« Ce matin, tous ceux que j’ai croisés étaient en deuil. Mon conjoint semblait anéanti après avoir passé une nuit blanche sur le canapé, dans l’attente du résultat que personne n’avait prévu. Il s’est tourné vers moi et m’a dit : "Ça va aller pour nous ?'' comme s’il avait besoin de réconfort après s’être réveillé d’un cauchemar. J’ai croisé pas mal de gens en allant à la gare, tous avaient l’air grave malgré le premier rayon de soleil depuis des semaines. Les passagers de mon train de Brighton à Londres, en route pour l’aéroport de Gatwick, s’horrifiaient de ne pas avoir échangé leurs livres en euros avant aujourd’hui. Ils se sont réveillés plus pauvres qu’hier. Dans le métro, les gens fuyaient le regard des autres, enjambant les autocollants "I’m in" qui jonchaient le sol, et au bureau, chacun s’est salué tristement, échangeant nos inquiétudes quant à l’avenir.

Ça a été une question d’heures, et les mauvaises nouvelles continuent d’affluer. Nous réalisons que ça s’est vraiment produit : ce n’est pas un rêve et il n’y a pas de retour possible. Nous avons fait notre lit - en pleine mer, dans le froid, loin de la familiarité et de la sécurité de notre maison européenne - et maintenant nous devons nous y coucher.

Hier soir, je ne me suis pas couchée inquiète. Je n’ai pas ressenti le besoin de rester debout à attendre. Je pensais me réveiller soulagée et en sécurité. Parce que tous ceux que j’avais vus me disaient que nous resterions. Je n’ai entendu l’avis que de mes amis et collègues de Brighton et Londres, ou presque, et tous pensaient que partir serait absurde : je me suis permise de croire que le reste du Royaume-Uni verrait la rhétorique vicieuse des politiciens caricaturaux du Leave telle qu’elle était. Cependant, il semble évident que l’échec de la campagne du Remain vient du fait que nous nous faisions écho, tous d’accord les uns avec les autres. Nous avions oublié que l’héritage de décennies de mauvaise gouvernance avait provoqué la colère chez le peuple, qui se sentait impuissant. Certains ont voté pour la sortie dans l'espoir de reprendre le contrôle de notre destin, mais ils se trompent.

Nous sommes donc face à un avenir incertain. Notre premier ministre a démissionné. La Bourse britannique a perdu 200 milliards de livres au cours de la nuit dernière. Honnêtement ? Nous sommes terrifiés. »

Morna, 30 ans, étudiante à Paris

« Ça me déprime complètement. J’ai pleuré comme un bébé en regardant les infos ce matin. J’ai peur que ce soit le début de la fin pour l’Union européenne, et de la paix en Europe. Il était difficile de prendre la température d’ici, en France, mais le fait, qu’avant le vote, les médias prennaient le débat à la légère (surtout à gauche) m’a agacée.

Mon émission de radio préférée - les « News Quiz » sur BBC Radio 4 - est une émission humoristique sur les affaires en cours. Pendant la majorité de la campagne, ses experts de gauche parlaient du vote comme d’un ''référendum ennuyeux''. Mais c’est probablement le vote le plus important qu’aucun de nous ait connu. Maintenant, l’atmosphère est étrange. J’ai passé ma journée dans les gares : Gare du Nord et London Euston. Et tout le monde en parle. Certains jubilent et d’autres sont extrêmement en colère. J’ai passé tout le trajet en Eurostar à en discuter avec un étranger. Les douaniers français m’ont regardée avec pitié et m’ont lancé un « Bon courage » en partant.

Mon avenir est directement affecté par ce vote. Je voulais travailler pour la Commission européenne, ou dans le lobbying européen. Je ne suis pas sûre que ce soit aussi simple maintenant. J’ai plus de 10 000 livres de côté, censées payer mes frais de scolarité pour la deuxième année, mais elles ont maintenant perdu de leur valeur. Il sera plus difficile de terminer mes études à Sciences Po. »

Tom, 22 ans, doctorant à l’Université du Sussex

 

« Je pense que les deux choses que je ressens le plus sont la déception et l’inquiétude. J’ai vraiment l’impression que les politiciens et les médias ont laissé tomber le peuple. La plupart des gens auxquels j’ai parlé ont également voté pour le maintien - et ils semblent ressentir la même chose.

J’ai toujours aimé l’idée de pouvoir vivre en Europe. Je n’ai jamais eu de projets définis, mais c’est quelque chose à laquelle je pense souvent. Maintenant il y a cette barrière en travers de notre chemin. Je ne peux pas dire que je m’y attendais : le résultat me rendait nerveux mais j’étais plutôt optimiste quant à notre maintien. Ça a été un choc. »

Bradley, 30 ans, réalisateur à Londres

« Je suis Britannique, mais j’ai bien peur de n’être bientôt qu’Anglais. Je pense que notre pays s’est parjuré en n’éduquant pas la classe ouvrière et en autorisant une campagne basée sur la peur et construite sur une propagande nazie pour l’emporter. Je me sens vide. Je pense qu’aucun référendum avec une majorité inférieure à 70 % ne devrait être considéré comme juste - si tant est qu’un référendum puisse l’être. Je suis en colère contre les 13 millions d’électeurs inscrits qui n’ont pas voté, pour le meilleur ou pour le pire. Je me sens trahi par mes parents et les parents de ma génération toute entière, qui pensent avoir fait le bon choix pour leur avenir et n’ont pas pris en compte la représentation de celui-ci. Ils mourront avant d’avoir à faire face aux répercussions.

La crainte règne - le glas a sonné pour notre pays et nous ne serons plus ''uni'' bien longtemps. C’est une chose incroyablement triste et déprimante à dire : le pays que je connais et auquel je m’identifie a été battu de quelques voix. Je m’y attendais seulement parce que les campagnes basées sur la peur ont tendance à gagner. Les gens sont en colère, et pensent que le changement vaut mieux que rien, même s’ils ne comprennent pas le changement pour lequel ils ont voté. Les pauvres se sont rendus plus pauvres encore.

Mon industrie, celle du cinéma et de la télévision, dépend du soutien et des subventions de l’UE. Sans cela, les films indépendants britanniques seront presque impossibles à financer. Les productions internationales prendront la fuite, craignant la baisse de la valeur de la livre et les changements inévitables quant aux avantages fiscaux, nous laissant avec des infrastructures inutilisées et une nouvelle main d’œuvre sans nulle part où aller. » 

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Il nous a été officiellement interdit de citer les Clash, mais la question rappelle bel et bien cette fameuse chanson. Le 23 juin prochain, les citoyens britanniques se rendront aux urnes pour décider, ou pas, du maintien du Royaume-Uni dans l'UE. Huge. Tant et si bien qu'on a 2 ou 3 choses à dire sur le sujet. Retrouvez notre dossier très costaud sur la question du Brexit.