Les jardins cachés de Bratislava

Article publié le 21 août 2014
Article publié le 21 août 2014

Sandra et Michal sont deux jeunes Slovaques engagés, à l'origine d'une initiative innovante : créer plusieurs jardins mobiles au sein de Bratislava pour établir de nouveau un espace de partage parmi les habitants de la capitale.

Entre le cimetière et le commissariat

Après une longue journée de chaleur, Bratislava tout comme moi-même avons besoin de reprendre notre souffle. Je parviens au numéro 21 de la rue Sasinkova où je rencontre Sandra et Michal, deux jeunes de 25 ans qui se sont mariés il y a quatre ans. Ces derniers sont les deux fondateurs de Vnútroblok, une initiative dont l’objectif est d’utiliser les zones non valorisées de la capitale slovaque pour les tranformer temporairement en jardin. « L’idée du Vnútroblok repose sur une conviction profonde : non pas sur une forme de romantisme ou d’altruisme, mais plutôt sur une analyse critique de notre environnement direct » m’expliquent mes deux hôtes. Le chaos organisé que constituent les pousses de persils, de tomates, de salades, mais aussi le microcosme d’insectes peuplant les tiges des plantes, m’en convainc. Nous sommes bel et bien au milieu d'un jardin mobile, une des initiatives mises en œuvre dans le cadre du projet. À ma droite, je peux voir quelques pierres tombales. À ma gauche j'aperçois sur le bleu du ciel la façade du commissariat local, qui me rappelle un HLM de l’ère communiste.  Quelque 50 caisses de plantes luxuriantes en tous genres sont disposées dans le jardin. Chaque habitant peut obtenir une caisse pour trois fois rien : il faut compter 25 euros pour deux caisses, 50 euros pour trois. Au vu de la demande, le couple aurait besoin d’un espace deux fois plus grand que celui dont il dispose actuellement.

Amsterdam

Peu après leur mariage, Sandra et Michal, urbaniste et graphiste de profession, décident d’aller s’installer à Amsterdam pour quelque temps. Là-bas, quelque chose intrigue nos deux compères de l’autre côté de la clôture : leur voisine Natasha, une artiste néerlandaise, et son curieux jardin mobile. Rapidement, ils se lient d’amitié, et prennent conscience de l’ampleur de l’espace perdu en milieu urbain.

« Nous avons constaté qu’un simple jardin pouvait changer notre perception de toute la ville », se souvient Sandra. À leur retour à Brastislava, Sandra doit rédiger son travail de fin de master. « L’Université avait fixé toute une série de thèmes et l’un d’entre eux me correspondait particulièrement » se rappelle-t-elle. « Puis, il m'est venue l'idée de travailler sur le potentiel des zones urbaines abandonnées », poursuit-elle. « Tout d’abord, ça n’a pas été une mince affaire de convaincre le professeur d’encadrer un projet aussi original, ce professeur étant peu souple ». Mais au bout du compte, Vnútroblok est bien devenu son projet de fin d’études. Actuellement, Sandra et Michal consacrent tout leur temps au projet et y passent même leurs soirées et week-ends. Même s’ils sont parfois dépassés, Sandra considère que ces dernières années ont été les meilleures de sa vie.

Même si le stalinisme est depuis longtemps révolu en Slovaquie, Sandra constate que « parmi les anciens États communistes, le partage de lieux de vie ne va pas de soi pour beaucoup ». « Ici, c’est un no man’s land et après 40 années de communisme, les gens n’ont pas envie de faire propriété commune et ne sont pas enclins à partager, sauf si on les y oblige » , continue-t-elle. Mais les habitudes sont en train de changer et Sandra et Michal veulent y contribuer à leur niveau. Les jardins urbains s’intègrent parfaitement dans la « petite Bratislava » et l’image que l’on s’en fait. « En Slovaquie, les villes ressemblent plus à des villages qu’à des métropoles », ajoute-t-elle. Passer du temps avec les voisins dans le jardin n’est pas une grande nouveauté, mais un concept, qui était très répandu en Slovaquie il y a encore quelques décennies. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le pays s’est un peu enfermé dans une sorte d’autisme.

Le jardin de Sasinkowa est une lagune cachée au sein de Bratislava. En réalité, il est bien plus souvent visité que les parcs publics. La porte est équipée d’un verrou, mais chacun connaît le code pour rentrer (qui est d'ailleurs donné sur le site Internet du projet). Sandra et Michal précisent qu’ils ne s’accaparent pas des espaces urbains. Au contraire, ils gèrent des zones laissées à l’abandon et qui sont en train de sombrer. Rien que dans la vieille ville, il y a plus de 140 zones de ce type, qui pourraient contenir environ 70 terrains de football. Les deux jeunes indiquent que les négociations avec l’administration de la ville prendraient certainement des années. Par conséquent, ils exploitent ces surfaces vides et les mettent à disposition des particuliers afin de prouver l’utilité de cette initiative aux autorités de la ville. Le propriétaire de la zone où se trouve le jardin de Sasinkowa a mis en vente son terrain il y a déjà 15 ans. Sandra et Michal ont un mois pour quitter les lieux une fois ce terrain vendu, selon l’accord conclu avec le propriétaire du terrain. C’est aussi la raison pour laquelle le jardin repose sur des palettes en bois, pour qu’il soit mobile ! « Nous ne nous voulons pas trop nous habituer à un lieu », poursuit Michal. « Si tel était le cas, le projet n’évoluerait pas et les gens associeraient le projet Vnútroblok à ce jardin uniquement. »

La société, moteur du changement

Le paisible ciel slovaque s’assombrit avec le temps. Quelque 100 mètres plus loin, le ciel est entrecoupé par les caténaires des bus. Des chauves-souris voltigent autour des pâtés de maisons, dans lesquelles les habitants, obnubilés par leur  téléviseur, ressemblent peu à peu aux protagonistes des peintures statiques d’Edward Hopper. Pour Sandra et Michal, il ne leur en faut pas plus pour vouloir briser cette routine. À leurs yeux, la ville n’est pas emplie d’habitants passifs, mais de citoyens engagés et actifs qui veulent agir pour changer et façonner leur ville dès qu’ils ont une bonne idée entre les mains. Malgré tout, il faut montrer à bon nombre d’entre eux comment modeler leur environnement. Nombre de voisins qui étaient au début sceptiques sont devenus des acteurs engagés au sein du projet.

À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire

Le jeune couple est impatient d’atteindre la prochaine étape. « Dans un an, nous voulons organiser une université d’été afin d’enseigner aux gens les méthodes et moyens en vue d’exploiter des terrains libres, de gérer des projets de quartier pour une période donnée et de cultiver les terrains » nous explique Michal, les yeux brillants. Ce qui satisfait le plus le couple est la perspective d’inspirer d’autres personnes pour mettre sur pied des projets similaires. Dans quelques mois, deux autres jardins mobiles, directement inspirés des jardins des deux jeunes Slovaques, seront ouverts par d’autres habitants acquis au projet.

Avant de partir, je demande à Sandra et Michal pourquoi il n’y a pas eu un Vnútroblok plus tôt. « Les gens ont peur de prendre des initiatives et de connaître éventuellement l’échec. La société sanctionne ceux qui échouent » affirme Sandra tout en humectant un bouquet d’aneth. Est-ce aussi peut-être par paresse ? « Tu te moques de moi », rétorque-t-elle en me dévisageant avec étonnement. « Regarde donc l’effort fourni par les gens quand ils vont faire du shopping dans les centres commerciaux. Ils y courent des heures durant. Néanmoins, il n’y a pas de perdants dans les centres commerciaux, car tout consiste en fait à seulement une chose : consommer. »

Un film explique le concept de jardins mobiles.

CET ARTICLE FAIT PARTIE D’UNE SÉRIE SPÉCIALE CONSACRÉE A BRATISLAVA. « EU-TOPIA : TIME TO VOTE » EST UN PROJET RÉALISÉ PAR CAFEBABEL EN PARTENARIAT AVEC LA FONDATION HIPPOCRENE, LA COMMISSION EUROPÉENNE, LE MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LA FONDATION EVENS.