Les intellectuels d’importation : un autre regard

Article publié le 9 septembre 2003
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Article publié le 9 septembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Grâce à la mondialisation, ou à l’européanisation de nombreux penseurs et critiques, de nombreux intellectuels du nouveau monde s’imposent comme leaders d’opinion sur le vieux continent.

Que ce soit sur des affaires « locales » comme l’embargo à Cuba, le mouvement zapatiste mexicain dirigé par le commandant Marcos au Chiapas ou l’extradition de dictateurs et d’auteurs de génocides latino-américains, ou bien encore sur des questions d’envergure internationale (du moins décrétées comme telles par les puissances impliquées) comme la guerre en Afghanistan ou le conflit en Irak, nombreux sont les penseurs « étrangers » amenés à donner leur opinion dans les plus grandes tribunes intellectuelles d’Europe. Mario Vargas Llosa (Pérou), Carlos Fuentes (Mexique), Eduardo Galeano (Uruguay), Lula Da Silva (Brésil), Héctor Bianciotti (Argentine), Gabriel García Márquez (Colombie) ou Rigoberta Menchú (Guatemala) sont quelques uns de ces intellectuels sud-américains qui, à l’heure du débat sur des questions mondiales, remplissent les éditoriaux des journaux européens les plus connus, à la fois porte-parole et acteurs de l’histoire.

Les utopies remises en question

C’est tout autant l’embargo que subit Cuba depuis des années que l’exécution récente – très récente – de trois dissidents cubains qui a fait récemment renaître le débat au sujet de l’île et de la révolution castriste. Mario Benedetti (Uruguay), son compatriote Eduardo Galeano et Adolfo Pérez Esquivel (Argentine) figuraient parmi les protagonistes du débat en Europe qui se sont retrouvés confrontés à d’autres intellectuels, « extra-européens » eux aussi, ayant une vision un petit peu plus à droite de l’« Union ».

Sans aller jusqu’aux attaques personnelles, Mario Vargas Llosa et l’écrivain et poète Mario Benedetti se déchaînèrent en joutes dialectiques incessantes. L’exil et l’infortune les ont fait tous deux substituer le territoire espagnol à leur pays d’origine. Tandis que Vargas Llosa vit à Madrid de façon quasi permanente, Benedetti alterne entre sa terre natale et la capitale espagnole. Le péruvien a été critiqué de tous côtés pour son mépris véhément des utopies. « Ceux qui ont voulu en faire des institutions ont obtenu des résultats catastrophiques ». Mais pour Benedetti et beaucoup d’autres, mieux vaut obtenir ce résultat que d’être réaliste et demander l’impossible. Après tout, discréditer les utopies a toujours été la meilleure arme d’une droite intelligente.

Autre protagoniste du débat, l’écrivain mexicain Carlos Fuentes qui a insisté dans différents journaux européens sur sa position contre la politique abusive et impérialiste des Etats-Unis à l’encontre de Cuba. Il faut cependant préciser que sur l’éventail des intellectuels de gauche, presque tous ont tenu à préciser qu’ils n’adhèrent pas non plus à la politique totalitaire et abusive du gouvernement cubain à l’encontre de ses propres citoyens.

Chacune de ses phrases respire l’Argentine

Autre inscrit sur la liste des intellectuels d’ « importation », Héctor Bianciotti (de moindre renommée mais sans pour autant moins de mérites), né en Argentine et envoyé en exil par les procédures politiques qui empêchèrent le péronisme de se présenter aux urnes dans les années cinquante. Egalement écrivain, il fut le premier latino-américain du siècle précédent à entrer à l’Académie Française, institution centenaire fondée au XVIIème siècle par le cardinal Richelieu. Après toutes ces années d’exil, Bianciotti écrit comme un Français, avec une syntaxe française et même un regard français. Malgré tout, chacune de ses phrases respire l’Argentine.

Le paradoxe avec ces « échanges » d’intellectuels entre les pays et les continents, c’est que l’Europe s’exporte elle aussi. Le cas le plus célèbre dans le milieu des médias de masse est celui de Jesus Martin Barbero. Gourou de la communication dans toute l’Amérique Latine, il a toujours mis l’accent sur la façon dont les moyens de communication de masse s’approprient les cultures populaires et les transforment. C’est son éternel sujet d’études. L’acquisition de sa propriété colombienne et sa nationalité colombienne adoptive ont toujours fait douter les intellectuels originaires de ce pays que nous avons cités. Il aurait pu être un autre de nos intellectuels d’importation, mais non : c’est un Espagnol. Emigré à Cali dans les années soixante-dix comme professeur de philosophie, il a toujours soutenu que pour ceux qui avaient des préoccupations sociales ou politiques à cette époque, « l’Europe nous paraissait quelque peu ennuyeuse ».

Pour la paix

La soumission de nombreux peuples latino-américains et les dictatures qui ravagèrent les générations politiques naissantes constituèrent le terrain d’où émergèrent les nouveaux intellectuels. Ils ont été et continuent d’être la voix qui dénonce et condamne depuis l’Europe ce qui se passe dans les coins reculés du Cône Sud. Rigoberta Menchú Tum, descendante indigène de la culture maya, est parvenue à faire connaître, depuis son siège à l’Unesco et à l’ONU, la misère des peuples indigènes de son pays et de tout le continent. Après toute une odyssée d’exils, elle fut récompensée en 1992 par le Prix Nobel de la Paix et est aujourd’hui un des leaders d’opinion les plus sollicités en matière de conflits indigènes.

Les tortures, les vexations et les mauvais traitements ont également fait d’un autre Prix Nobel de la Paix, Adolfo Pérez Esquivel, un des défenseurs les plus acharnés des droits de l’homme dans le monde. Son travail dans des organisations pacifistes d’Amérique Latine en avait fait la cible des militaires au pouvoir en Argentine dans les années soixante-dix. Après 14 mois d’incarcération, il continua la lutte pour les droits de l’homme et se fit le porte-parole en Europe de toutes les atrocités infligées au peuple argentin. En initiant une campagne internationale pour que les démocraties du monde entier se fassent l’écho de ces aberrations, il devint un autre de ces intellectuels d’importation.

« Tourisme révolutionnaire »

C’est entre autres sur le sujet du soulèvement du commandant Marcos au Chiapas (Mexique) que le progressisme européen motiva les intellectuels d’importation à s’exprimer. La perspective de voir ce personnage devenir le leader planétaire de l’anti-mondialisation et de l’anti-néolibéralisme enflamma les discours des intellectuels mexicains du vieux continent en faveur de la libération des 57 ethnies briguées par Marcos.

Roger Bartra, essayiste de gauche lui aussi mexicain, critiqua beaucoup leurs visions des événements et alla même jusqu’à les accuser de « tourisme révolutionnaire ». Depuis les tribunes européennes, il tenta d’expliquer les motifs de la lutte zapatiste et obtint même l’aval de Noam Chomsky, intellectuel de gauche par antonomase, qui n’écartait pas que Marcos, à travers ses liens avec d’autres groupes sociaux du monde, pourrait changer l’histoire contemporaine.

Chacun de ces intellectuels, dont la liste pourrait être interminable, offre une vision plus précise de ces conflits qui attentent aux démocraties et aux droits de l’homme du monde entier. Certains d’entre eux vivent sur le continent, ce qui confère à leurs critiques une vision bien plus large. Le fait que l’Europe « importe » leurs opinions apporte une plus grande richesse aux débats et nous rapproche, toujours à travers leur regard européiste, d’histoires et de processus locaux soumis au pouvoir globalisant.