Les hommes lituaniens au front : l'arme à l'oeil

Article publié le 6 juin 2015
Article publié le 6 juin 2015

Alors que le gouvernement lituanien a réinstauré le service militaire il y a plusieurs mois, la photographe Neringa Rekasiute a décidé d'interroger le stéréotype masculin, d'habitude sans expression, en mettant en scène des hommes en uniforme, la larme à l'oeil.

Suite à la crise en Ukraine, le Conseil de défense de l'État de Lituanie a décidé de rétablir le service militaire obligatoire. Tandis que les premiers milliers à être appelés étaient, pour la majorité, des volontaires, le reste a rejoint l'armée sous la contrainte. Le manque d'enthousiasme de ces conscrits ainsi que les critiques qu'ils ont exprimées envers les décisions du gouvernement les ont exposés au mépris et aux insultes telles que « lâches », « froussards » et « traîtres ».

Rekasiute a rassemblé, au hasard, 14 jeunes hommes âgés de 17 à 28 ans afin de personnifier ce groupe de la honte. Ces jeunes hommes, vêtus d'habits militaires, ont pris la pause tout en pleurant. Tandis que les conventions sociales traditionnelles poussent les hommes à agir avec domination, intimidation et froideur, Neringa a remis en question l'archétype du soldat au sang froid avec une série de clichés particulièrement émouvante.

« L'armée ne fera pas de vous un homme. Si vous êtes un naze, vous resterez un naze », explique Vytautas, âgé de 27 ans.

Edvinas, 17 ans, réfléchit au concept de liberté : « Pouvez-vous condamner le choix d'un homme et défendre l'exercice de la liberté ? »Justas, âgé de 18 ans, est sur la même longueur d'onde : « La véritable force repose dans la possibilité de décider par soi-même. Que la force soit avec nous »Denisas, 23 ans, exprime son rejet du devoir : « Dans la société d'aujourd'hui, empreinte de liberté, il n'y a pas de place pour la coercition. Les choses imposées devraient être celles que tu choisis de ton plein gré ».

Selon Martynas, âgé de 22 ans, être contraint de faire quelque chose ne peut pas réellement être un attribut masculin. « Être capable de choisir pour soi-même relève de la masculinité », rappelle le jeune homme. Mais en explorant la série de portraits et de témoignages, le débat devient moins politique et davantage orienté sur la question du genre.

« À mon avis, l'époque archaïque où un homme était censé tuer un buffle et le ramener chez lui à sa famille est révolue. Je ne pense pas que l'armée soit une mauvaise chose en soi, mais la rendre obligatoire n'est sûrement pas une bonne chose non plus. Ceci est d'autant plus vrai que le gouvernement l'a annoncé brutalement, sans aucun débat public ou préparation quelconque. Un système devrait être introduit. Chacun devrait apprendre à l'école qu'il existe la possibilité de servir dans l'armée et devrait grandir avec cette idée », avance Danas, âgé de 28 ans.

Vytenis, 18 ans, n'a pas d'appréhension à intégrer l'armée. « J'ai été inspiré par une amie qui est devenue soldat réserviste », souligne-t-il toutefois. « Avoir une arme entre les mains ne définit pas votre masculinité », ajoute Jaunius, du même âge.

Certaines circonstances ont un poids considérable sur les choix des hommes au moment de rejoindre l'armée en tant que réserviste ou non. "Lorsque j'étais encore à l'école, l'armée de conscrits n'existait plus. J'en étais donc très content. Mais lorsque je regarde en arrière, je réalise que c'était un moment plus opportun pour rejoindre l'armée, alors que maintenant, j'ai ma propre agence et j'ai créé des emplois. Je dois m'occuper de tout cela", rétorque Mindaugas, âgé de 25 ans.

Lukas, âgé de 25 ans, va encore plus loin en affirmant que : « Si j'étais appelé par l'armée, j'essaierais de trouver un moyen pour y échapper. J'ai une femme, tout se passe très bien entre nous et ma famille passe avant tout. Nous avons construit tant de choses que je ne voudrais pas tout quitter ».

Ce travail critique est l'occasion pour les hommes de se faire entendre au sujet du sexisme qu'ils subissent au quotidien via les normes sociales et l'ostracisme auquel font face les anti-conformistes et dont personne ne parle. Une fois de plus, cela remet en cause la notion de rôle de genre mais d'un point de vue non traditionnel, en incitant les hommes, et qui plus est les soldats, à méditer sur leur propre condition de genre à part.

Les travaux de Neringa Rekasiute sont consultables ici.