« Les grosses ne viennent pas d'une autre planète »

Article publié le 31 mars 2016
Article publié le 31 mars 2016

Ana Pizarro est photographe et activiste plus-size. À travers son blog The Duchess, elle oeuvre à normaliser le concept de « grandes tailles » et à en finir, comme elle l'explique elle-même, avec la « grossophobie ».

Ana Pizarro a commencé à bloguer il y a six ans mais c'est il y a quatre ans, avec son espace personnel The Duchess, qu'elle s'est fait connaître du grand public. Ce qui l'a poussée à se lancer dans ce projet ? La motivation de « donner une vision de la mode qui, à cette époque, ne prédominait pas sur Internet ». « Il s'agissait d'inciter d'autres femmes à s'habiller comme elles le voulaient, en laissant de côté les clichés typiques qui nous limitent, comme s'habiller de noir ou ne pas porter d'imprimés, alors que l'on peut porter les vêtements qui nous plaisent », signale-t-elle. Elle poursuit : « Ce qui me chagrine, c'est qu'il y a des pages qui portent aux nues ce genre de limites, et qui ensuite se déclarent en faveur de la libération de la femme. C'est contre-productif ».

« Celle qui doit s'accepter, c'est moi »

Ana s'est également engagée il y a peu dans un nouveau projet : The Big Duchess, un blog au sein de l'espace SMODA du quotidien El País, où elle reste sur le même créneau que celui de son blog personnel. Cette blogueuse a en fait commencé des études de design de mode et de stylisme avant de se rendre compte que la dynamique ne lui plaisait pas. C'est ainsi qu'elle a abandonné son cursus et s'est mise à étudier la photographie. Aujourd'hui, elle veut apporter une vision différente de la mode qui, selon elle, « ne devrait pas être exclusive, mais intégratrice ». « Il faudra attendre encore longtemps pour arriver à ce qu'une "grosse" en couverture de magazine ne soit plus un événement ou que l'on cesse d'autoriser la chosification de la femme dans les médias », remarque-t-elle. C'est pour cela qu'elle utilise une approche féministe : « Je crois que s'auto-définir comme féministe suscite une crainte généralisée parce qu'on se colle lamentablement l'étiquette de "féminazi" alors qu'on ne fait que réclamer l'égalité des genres ».

En novembre dernier, Pizarro a également tourné dans le spot « I wish I could wear » (si je pouvais porter, ndlr) pour la campagne de Amazon Fashion UE, dans lequel elle représentait le collectif « curvy » et apportait sa pierre à l'édifice pour en finir avec les stéréotypes et le canon de beauté imposé. « Il ne faut pas hésiter à s'accepter : je suis grosse. Un point, c'est tout. Je n'ai pas besoin de me définir par des termes qui sont acceptables pour les autres, tout simplement parce que celle qui doit s'accepter, c'est moi », soutient-elle sans discuter.

« Orienter la beauté en encourageant la minceur est terrifiant »

Elle reconnaît également ne pas être « vraiment d'accord avec la vision que l'on a du mouvement "curvy" en Espagne ». En ce sens, elle signale que, si des mots comme « gordibuena » (association de « gorda » - grosse - et « buena » - bonne) ou « fofisana » (de « fofa » - flasque - et « sana » - saine) ne lui déplaisaient pas, elle pense qu'il faut en finir avec ce genre d'étiquettes, puisque le fait de « porter aux nues ces acceptions ne fait qu'inciter à la création d'un nouveau stéréotype » . « C'est une dynamique dans laquelle je préfère ne pas entrer puisqu'elle est exclusive et n'aide en rien à la normalisation », soutient-elle.

De la même manière, elle explique que l'expression « grandes tailles » a aidé en partie à la visibilisation, mais qu'en fin de compte, elle n'aide pas à la normalisation : « Cela signifie diviser les femmes par tailles et faire penser que nous les grosses, venons d'une autre planète. Nous sommes des femmes comme les autres et nous sommes toutes vraies. Ce qui n'est pas vrai, c'est le stéréotype qui est censé nous représenter ». Il s'agit d'« encourager la variété des corps et des tailles » pour contribuer à ce que la société avance sur ce sujet. « Orienter la beauté en encourageant la minceur est terrifiant, j'ai vraiment peur de l'importance de l'influence que cela puisse avoir sur les jeunes et les moins jeunes », ajoute-t-elle.

Ana raconte que, quand elle était au lycée, elle était constamment jugée sur son physique, mais  affirme aussi qu'elle n'aime pas se victimiser : « Je me sens comme une femme accomplie et je n'ai pas besoin que quelqu'un vienne à ma rescousse : l'amour de soi est le plus important et c'est là que commence la véritable acceptation ». Elle défend pour cela l'importance de l'éducation tant à la maison que dans le milieu scolaire, pour  « encourager l'acceptation personnelle » et lutter contre le bizutage. Gros projet ?

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Mind The Gap présente #Sheroes, une série de portait de jeunes européens qui parlent, promeuvent ou discutent d’égalité des genres.