« Les Grecs ont mis la patience de l’UE à rude épreuve »

Article publié le 24 mars 2010
Article publié le 24 mars 2010
Les chefs d’États et de gouvernements de la zone euro espèrent se mettre d’accord sur un plan de sauvetage de la Grèce avant le sommet européen des 25 et 26 mars 2010 à Bruxelles. Mais le gouvernement allemand traîne des pieds. Cafebabel.com a interrogé Peter Bofinger, expert en économie, sur les enjeux et les risques d’un plan de sauvetage dans la zone euro.

cafebabel.com : Suite à l’adoption de l’euro, de plus en plus de pays voient leur dette publique augmenter. Pensez-vous que l’endettement public soit un problème exclusivement grec ?

Peter Bofinger : La Grèce tient une part de responsabilité dans ce qu’il lui arrive : en période de bonne conjoncture, les recettes nationales étaient bien trop minces par rapport aux dépenses. Parmi les pays membres de l’OCDE, la Grèce est celui qui a le plus de difficultés à obtenir des entrées fiscales à partir des recettes et des bénéfices des entreprises. Il s’agit là d’un problème fondamental.

cafebabel.com : Quelle part de responsabilité tiennent les recettes allemandes dans la crise financière qui touche la Grèce ?

Peter Bofinger : Le problème des recettes allemandes n’est sûrement pas étranger aux déficits des autres pays de l’Euroland. Dans son ensemble, l’Allemagne a généré trop peu de dynamisme dans la zone. Cela est dû au fait que les salaires n’y ont pas augmenté proportionnellement à la productivité et à l’inflation croissante, ce qui n’a pas manqué d’occasionner quelque problème dans nombre de pays de la zone euro. Aux antipodes du cas allemand, dans les pays tels que l’Espagne et l’Irlande, les salaires ont augmenté trop rapidement. Des erreurs ont été commises des deux côtés.

cafebabel.com : D’après les derniers sondages, une majorité d’Allemands s’opposerait à ce que la Grèce bénéficie d’un soutien financier. À quoi cela est-il dû ?

Peter Bofinger : Certains médias allemands n’ont pas été tendre avec la Grèce. Cette dernière, de son côté, a mis la patience des autres pays de l’UE à rude épreuve en falsifiant des données sur le financement public. D’après moi, la communauté devrait essayer de donner des garanties si un État comme la Grèce mettait en place une stratégie de consolidation crédible et transparente. Ainsi, la Grèce pourrait se refinancer en comptant avec des intérêts raisonnables.

cafebabel.com : La Grèce est-elle en mesure de prendre sans tarder des mesures d’austérité ?

Peter Bofinger : Il est important que les rentrées fiscales augmentent progressivement. En Grèce, le taux d’imposition maximal est passé de 40 à 45%. Après la réunification allemande, notre taux était de 56%. Pour appliquer de telles mesures, il est important d’expliquer que ce n’est pas toujours aux personnes modestes de passer à la caisse, mais aussi à celles ayant de hauts revenus.

En ce qui concerne l’aide européenne à la Grèce, y a-t-il une explication politique à l’attitude du gouvernement allemand ?

Peter Bofinger : Je ne souhaite pas commenter les décisions du gouvernement allemand. Le fait est qu’en Allemagne, l’opinion publique n’est pas vraiment favorable pour venir en aide à la Grèce. En effet, la côte de popularité de l’euro a connu de plus beaux jours. L’union monétaire européenne est loin de faire l’unanimité en Allemagne. Peu sont prêts à se sacrifier sur l’autel de l’euro et du pacte de stabilité et beaucoup sont ceux qui se réjouiraient à l’idée de quitter la monnaie unique.

cafebabel.com : Y a-t-il des chances pour que la Grèce revienne à la drachme ?

Peter Bofinger : Je pense que les parties prenantes politiques ont intérêt à maintenir l’union monétaire en l’état. Car, si la Grèce est exclue, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande seront les suivants à figurer sur la liste. À mon sens, le gouvernement grec fait des efforts et nous devons aider ce pays pour qu’il n’ait pas à payer des intérêts trop élevés sur le marché financier.

cafebabel.com : On entend toujours parler de solidarité entre les pays de l’UE. Pourtant, on assiste à une désolidarisation vis-à-vis de la Grèce. Pourquoi ?

Peter Bofinger : La Grèce n’a pas fait grand-chose pour se rendre sympathique aux autres pays de la zone. Pendant dix ans, elle n’a fait aucun effort pour contrôler ses finances publiques. Du coup, c’est un peu dur à avaler pour les pays qui ont dû se serrer la ceinture pour faire face à leurs problèmes. Mais je n’en démords pas : la solidarité européenne existe bel et bien.

cafebabel.com : L’attitude du gouvernement allemand semble vouloir confier la Grèce au FMI. L’Allemagne a-t-elle besoin de la zone euro ?

Peter Bofinger : Ça ne fait aucun doute ! La zone euro est le débouché le plus important pour l’Allemagne, elle est d’un intérêt vital pour la république fédérale. Dans les années 1990, nous avions d’énormes problèmes avec le deutsche mark à cause des fortes réévaluations et des conséquences restrictives que cela avait sur notre compétitivité. Je crois qu’aucun pays n’a besoin de la zone euro comme en a besoin l’Allemagne. Notre économie, nos entreprises l’ont compris. Seuls les citoyens allemands ne le comprennent pas.

Cet article a été traduit par la correspondante de n-ost

Photo: ©Dmitry Rostovtsev/flickr