les flagellÉs du vent d'est

Article publié le 2 juin 2014
Article publié le 2 juin 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le Cap-Vert a obtenu son indépendance en 1975, mais le destin de ceux qui vivent dans des anciennes colonies semble être ailleurs, là où la vie serait meilleure : en Europe ou aux États-Unis, peu importe. Reportage sur la communauté cap-verdienne et sur ses liens avec l’Italie.

Sable blanc, mer bleu tur­quoise, sans par­ler des roches noires vol­ca­niques de l’île du Feu. Au­tre­fois, on trou­vait une na­ture abon­dante et riche en bio­di­ver­sité. Après l’ar­ri­vée des co­lons por­tu­gais en 1460, le pay­sage a consi­dé­ra­ble­ment évo­lué. Les îles du Cap-Vert ont été un lieu im­por­tant pour la traite des es­claves : la po­si­tion géo­gra­phique de l’ar­chi­pel était fa­vo­rable aux na­vires pour le « char­ge­ment » et le « dé­char­ge­ment » des es­claves à des­ti­na­tion des champs de culture amé­ri­cains.

le cap-vert, de co­lo­nie À dÉ­mo­cra­tie

Les an­ciennes co­lo­nies por­tu­gaises ont conquis leur in­dé­pen­dance tar­di­ve­ment puis­qu’il leur a fallu at­tendre les an­nées 1970. Amil­car Ca­bral, fon­da­teur du parti afri­cain pour l’in­dé­pen­dance de la Gui­née et du Cap-Vert (PAIGC), lut­tait pour le dé­ve­lop­pe­ment des deux co­lo­nies qu’étaient la Gui­née-Bis­sau et le Cap-Vert. La Gui­née-Bis­sau a été l’une des pre­mières co­lo­nies por­tu­gaises à s’éman­ci­per du joug co­lo­nial, tan­dis que l’ar­chi­pel du Cap-Vert est de­venu in­dé­pen­dant le 5 juillet  1975. Mais les consé­quences so­cioé­co­no­miques ont été nom­breuses pour le Cap-Vert : sous-dé­ve­lop­pe­ment, anal­pha­bé­tisme, ex­trême pau­vreté et dé­ser­ti­fi­ca­tion n’ont été que quelques-uns des graves pro­blèmes hé­ri­tés du co­lo­nia­lisme. Le défi consis­tait non seule­ment à re­cons­truire la na­tion mais aussi à af­fir­mer l’iden­tité créole qui, par le passé, était sy­no­nyme de refus de la po­li­tique de stan­dar­di­sa­tion lin­guis­tique et cultu­relle de l’époque co­lo­niale. Des di­zaines, cen­taines et mil­liers de Cap-Ver­diens dis­per­sés dans le monde ont émi­gré en Eu­rope, en Amé­rique et dans d’autres pays d’Afrique. Dans les an­nées 1960-1970, un im­por­tant flux mi­gra­toire de main d’œuvre mas­cu­line s’est pro­duit pour pal­lier le manque de tra­vailleurs dans le sec­teur de la construc­tion dans des pays comme le Por­tu­gal et les États-Unis. 

MI­GRA­TION EN EU­ROPE ET EN AMÉ­RIque

La mi­gra­tion de la main d’œuvre en Eu­rope et en Amé­rique consti­tue l’un des fac­teurs qui a contri­bué au chan­ge­ment so­cioé­co­no­mique de l’ar­chi­pel et, mal­gré une « fuite » conti­nue, cela n’en­trave en rien le lien étroit entre les mi­grants et leur mère pa­trie.

En Ita­lie, plus pré­ci­sé­ment, un forte im­mi­gra­tion fé­mi­nine s’est pro­duite : femmes, émi­grées, mères de fa­mille, des­ti­nées au tra­vail do­mes­tique dans les mai­sons ita­liennes (voir la bande-an­nonce du do­cu­men­taire « Ma­ris­cica fu la prima » de Maria de Lourdes Jesus et An­na­ma­ria Gal­lone, qui traite de la mi­gra­tion des femmes cap-ver­diennes et de leur ar­ri­vée en Ita­lie au début des an­nées 1960).  

Rome, Naples, Milan, Flo­rence, Gênes et Turin sont les prin­ci­pales villes ita­liennes qui ac­cueillent les mi­grants cap-ver­diens. Le La­tium est la ré­gion qui compte l’une des plus im­por­tantes dia­spo­ras cap-ver­diennes : selon des chiffres de 2011, la ré­gion ac­cueillait 2 061 Cap-Ver­diens. Quant à la Cam­pa­nie, d’après l’Of­fice de la sta­tis­tique de la com­mune de Naples, le nombre de ci­toyens étran­gers ins­crits sur les re­gistres de l’état civil est d’en­vi­ron 42 392, dont 877 ci­toyens du Cap-Vert. Par ailleurs, d’après des pro­pos du consul du Cap-Vert pré­sent à Naples, Giu­seppe Ric­ciuli, l’on compte plus de 2 000 ci­toyens cap-ver­diens do­mi­ci­liés à Naples mais ré­si­dant ré­gu­liè­re­ment à Rome.

AN­DREI­NA, UNe cap-ver­dienne nÉe À naples

An­drei­na Lopes Pinto est une jeune cap-ver­dienne née à Naples. Son his­toire est si­mi­laire à l’ex­pé­rience vécue par bon nombre d’en­fants de mi­grants cap-ver­diens qui ha­bitent à Naples. « La com­mu­nauté cap-ver­dienne est l’une des plus an­ciennes de Naples. Ma mère est ar­ri­vée ici à la fin des an­nées 1970 à l’âge de 18 ans. » Les jeunes qui y vivent au­jour­d’hui n’éprouvent au­cune dif­fi­culté à se so­cia­li­ser et, sou­vent, ils se consi­dèrent da­van­tage na­po­li­tains que cap-ver­diens. « J’ai la double na­tio­na­lité que je n’ai ob­te­nue qu’à 18 ans. J’es­père que cette loi ab­surde chan­gera à l’ave­nir. C’est ri­di­cule qu’un en­fant qui est né et a grandi en Ita­lie doive at­tendre ses 18 ans, si tout va bien, pour ob­te­nir la na­tio­na­lité ». Le lien avec la pa­trie de ses pa­rents est assez fort et An­dreina dé­clare ainsi que le fait d’ap­par­te­nir à deux cultures dif­fé­rentes consti­tue un as­pect po­si­tif. « Je crois que le fait qu’ap­par­te­nir à deux cultures est source de ri­chesse et je pense qu’il est im­por­tant d’en­tre­te­nir le lien avec ses propres ra­cines et ori­gines, no­tam­ment pour les en­fants de la deuxième gé­né­ra­tion. » Elle pour­suit : « Chaque année, nous cé­lé­brons le 5 juillet, une date très im­por­tante pour nous. C’est une façon de ne pas ou­blier et de faire connaître notre his­toire aux autres. » 

Je lui de­mande en­suite ce qu’elle pense des re­la­tions entre le Cap-Vert et l’Union eu­ro­péenne. « Le Cap-Vert est une État dé­mo­cra­tique qui en­tre­tient de bonnes re­la­tions avec l’Union eu­ro­péenne et ils par­tagent tous deux les mêmes va­leurs. Au­jour­d’hui, la ma­lé­dic­tion que re­pré­sen­tait sa po­si­tion géo­gra­phique pour­rait se trans­for­mer en un avan­tage si l’on consi­dère sa pro­pen­sion na­tu­relle à ser­vir de pont entre trois conti­nents : l’Afrique, l’Eu­rope et l’Amé­rique. »

Pour ce qui du choix de son iden­tité, An­dreina n’a au­cune hé­si­ta­tion : « La so­li­tude chao­tique de Naples as­so­ciée à l’ac­cueil cha­leu­reux du Cap-Vert. »

Nous sommes les fla­gel­lés du vent d’est ; Les hommes ou­blièrent de nous ap­pe­ler frères et les voix so­li­daires que nous écou­tons tou­jours ne sont que des voix de la mer qui ont salé notre sang, les voix du vent qui nous ont in­cul­qué le rythme de l’équi­libre et les voix de nos mon­tagnes, éton­nam­ment et si­len­cieu­se­ment mu­si­cales ; Nous sommes les fla­gel­lés du vent d’est.*

*Tra­duc­tion ex­traite de In­su­la­rité et lit­té­ra­ture aux îles du Cap-Vert, de Ma­nuel Veiga

Ovi­dio Mar­tins - Les Fla­gel­lés du vent d'est