Les drôles de coulisses des sommets européens

Article publié le 20 octobre 2015
Article publié le 20 octobre 2015

Qu'ils traitent de la Grèce, des migrants ou de l'énergie, les sommets européens attirent toujours des centaines de journalistes venus d'Europe et du monde entier. Dans une ambiance austère ? Loin de là. Entre attente, verre au bar et pêche aux infos, l’expérience est singulière.

« J’ai entendu dire qu’ils voulaient terminer les discussions ce soir pour ne pas devoir prolonger le sommet demain. Je crois qu’on va y passer la nuit. » Voilà un échange qui illustre parfaitement ce qu'on peut entendre dans les couloirs du Justus Lipsius lors des sommets européens, organisés tous les 2-3 mois pour réunir les 28 dirigeants de l’Union européenne à Bruxelles.

En parallèle aux discussions entre Merkel, Hollande, Tsipras et les autres, des centaines de journalistes venus d’Europe et d’ailleurs attendent en effet, les yeux jamais trop éloignés de leur smartphone, la conférence de presse finale. En bref, savoir ce qui a finalement été décidé, négocié, obtenu.

En attendant la fin des discussions (parfois jusqu'au petit matin !), il s’agit pour les journalistes d’alimenter d’informations nouvelles leur « direct » au JT ou leur article à paraître dans le journal du lendemain/sur le site web.

Mais puisque les discussions se déroulent à huis clos, comment les renseignements filtrent-ils?

Confidences et éditions de JT

En théorie, entre l’arrivée des dirigeants en début d’après-midi et les conférences de presse de fin de discussion, les portes restent fermées et il n'y a pas d’informations. Mais dans la pratique, des diplomates descendent dans le large hall du Justus Lipsius pour donner aux journalistes des pistes ainsi qu'un aperçu de l’avancée des discussions.

Une démarche qui s'inscrit évidemment dans une stratégie communicationnelle. « On remarque que les diplomates français arrivent toujours avant les éditions de JT pour donner quelques renseignements », nous explique un JRI qui couvre le sommet pour diverses chaines françaises.

Les informations arrivent néamoins au compte-goutte. Résultat, Twitter est ici aussi le meilleur ami du journaliste à l’affût. Grâce à son hashtag #EUCO - pour « European council » -  on cherche des informations sur le contenu, mais aussi sur les questions pratiques. Par exemple, « savoir à quelle heure va se terminer le sommet est une question cruciale vis-à-vis de notre deadline », nous confie un journaliste belge de presse écrite.

Il explique : « Si on pense que ça va se terminer tôt, il faut vraiment rester sur ses gardes au cas où il faudrait remodifier quelque chose à la dernière minute. Comme le titre de une du journal. »

Plus de bière à partir de 23h00

Mais une fois la fin du JT, l'article envoyé, le journal parti à l'impression, il reste l'attente. Synonyme d'ennui ? « Comme les négociations se font à portes fermées, on attend. Et parfois, on s'ennuie », avoue un journaliste qui écrit pour un site d'information britannique.

Mais comme tous les autres journalistes que nous avons pu rencontrer, celui-ci confie que  ce temps libre est surtout bénéfique. Il sert à « rencontrer et discuter avec des confrères. Notamment pour confronter nos points de vue et consolider nos idées sur tel ou tel événement ou déclaration ».

Des discussions qui se terminent parfois au bar ? Oui, mais avec une modération...quelque peu forcée. Car la pompe à bière est arrêtée à 23h. Seuls jus de fruits et sodas sont alors proposés. « C'est le règlement depuis dix ans, justifie un membre du personnel. Les journalistes ne pouvaient pas se contrôler et on en trouvait certains sous les tables. C'est véridique ! »

« J'ai eu la peur de ma vie »

Si le temps libre permet rencontres et discussions, l'attente reste physiquement éprouvante lorsque le sommet dure jusqu'à 7, 8 ou 9h du matin. Après plus de dix ans à couvrir les Conseils européens, un JRI confie qu'il « n'en peut plus quand les sommets se prolongent indéfiniment ». Il raconte : « J’ai eu la peur de ma vie quand, un jour, une femme de ménage m’a réveillé alors que je m’étais assoupi sans m’en rendre compte. J’ai cru que j’avais tout raté, les conférences, les informations, tout. L’erreur fatale. Mais en fait, je n’avais dormi que cinq minutes ».

Car il s'agit de ne pas de rater la/les conférences de presse finales. Et pour éviter ce genre de mésaventure, autant prendre ses précautions. « Je me souviens avoir vu des journalistes dormir dans la salle de presse lors des discussions sur la Grèce. C'était assez drôle à voir », se rappelle un journaliste belge. Lui, avoue trouver parfois le rythme difficile, mais pense néanmoins que « tout ça fait aussi partie du 'charme' des sommets ».

L'attente ne dure heureusement pas toujours jusqu'à 7h00 du matin. En un coup, un bruit de couloir se répand. Sur Twitter, on annonce qu' « #EUCO is finished » et les journalistes se ruent alors dans la salle de briefing de leur choix. Qui aller voir : Merkel, Tusk, Hollande, Cameron ? Il faut choisir car toutes les conférences de presse ont lieu au même moment. Certains dirigeants décident cependant parfois de ne pas faire de conférence. Les moins bavards, les indifférents ou les perdants ? On se le demande.

À l'étage 20 (situé au deuxième étage, allez comprendre), la salle de conférence de presse de François Hollande est presque comble. Il y annonce sobrement les décisions qui ont été prises, les accords trouvés. Il précise quel a été le cours des discussions et répond aux questions des journalistes. Bref, il livre une communication calibrée.

Mais après la conférence, le président français n'échappe pas aux discussions en « off » avec les journalistes. Le « off », ce sont les réponses du président qui ne peuvent être citées telles quelles, mais qui permettent une meilleure compréhension de la matière, des enjeux et des rapports de forces. Et là, soudain, le François Hollande coincé devant son pupitre se transforme en blagueur détendu. C'était donc vrai.

Une fois les conférences et discussions en « off » véritablement terminées, les salles se vident petit à petit. Et si certains journalistes restent quand même jusqu’aux petites heures pour terminer leur article, le hall du Justus Lipsius retrouve finalement son calme. On range. On boucle. On rentre dormir. Avant le prochain sommet.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Bruxelles. Toute appellation d'origine contrôlée.