Les cyclistes à Rome : entre cyclofficines et masse critique

Article publié le 2 avril 2013
Article publié le 2 avril 2013
Il est vrai que de plus en plus de cyclistes roulent à Rome. C’est ce que défend le Département de Politique Environnementale de la capitale italienne, en communiquant des chiffres un peu trop optimistes pour être vrais. On parle en effet de 150 000 à 170 000 cyclistes, dont le nombre se serait aujourd’hui multiplié par dix depuis 2010, en passant de 0,4 % à 4 % de la population romaine.
Voici un récit à la première personne du monde renversant des vélos romains…

La bicyclette, ça crée des liens

Il y a un peu plus de vingt ans, le 25 septembre 1992, un groupe de cyclistes de San Francisco envahissait la Market Street pour réclamer plus d’aménagement cyclable : ainsi naissait la Critical Mass. Depuis ce jour et dans plus de 400 villes dans le monde, la Critical Mass donne rendez-vous aux cyclistes urbains tous les mois. Massa critica, ‘A Critichella à Naples, la Ciemmona de trois jours à Rome, Vélorution ou Masse critique en France : le nom de cette manifestation change selon les pays mais garde le même objectif : celui de pédaler ensemble, sur un itinéraire choisi par celui qui se trouve en tête du peloton. Bloquer le trafic automobile c’est possible, mais sans déranger les transports publics et les piétons. La première Critical Mass italienne a vu le jour à Milan le 22 février 2002, suivie de celle de Rome qui a fêté son dixième anniversaire en septembre dernier.

J’étais encore une jeune femme quand je suis allée au rendez-vous de Rome il y a un an. Puis j’ai cessé d’y aller mais la Critical Mass a perduré. Celle de Rome, la plus joyeuse et la plus populaire, est peut-être aussi la plus romantique quand on se retrouve le long du Lungotevere ou du Grand Cirque et que l’on voit un cortège de cyclistes sous le ciel bleu. La Critical Mass incarne une belle idée du cyclisme urbain, et permet aussi bien de revoir de vieux amis du lycée que d’en rencontrer de nouveaux, tels que Julien et Arnaud que j’ai connus lors de la Vélorution à Paris.

Et les cyclofficines romaines ?

On retrouve les Cyclofficines Romaines, ou pharmacies du vélo, dans presque tous les quartiers de la capitale. Les citadins viennent y apporter leur expérience et leur contribution, financière ou matérielle, en ramenant par exemple des cadres ou des pièces détachées. Les vélos n’y sont pas vendus, mais assemblés ou réparés. Parmi les plus récentes figure la Ciclo Fisica, au rez-de-chaussée de la faculté des sciences physiques de l’Université LaSapienza de Rome. Gérée par un étudiant « pas seulement physicien », la Ciclo Fisica est née grâce à l’Université en 2009 et avec l’accord du directeur du Département des Sciences. « Ici on accueille autant de personnes étrangères à l’université que d’étrangers tout court », commente Michele, étudiant impliqué dans le projet. On n’assemble pas les vélos dans cette cyclofficine mais on les répare ou on les prête pour la journée, grâce à un système de vélos en libre-service géré par les étudiants. Celui qui casse ne paie pas, mais il répare !

À trois minutes du Colisée et à quatre de la via Nazionale, je pédale dans la via Baccina et j’arrive au numéro 36/37 : « c’est qui ? », « Benedetta »,  « Prends l’ascenseur et on t’appelle ! » L’échange par l’interphone ressemble plus ou moins à cela. Autre variante : « vous êtes combien ? » On sous-entend alors que vous pouvez monter - vous et votre deux-roues - puis vous arrivez dans le hall d’entrée de la Cyclofficine Centrale. Née des protestations pour créer une résidence dans l’Institut Angelo Mai, qui a ensuite été vidé, la Cyclofficine y a élu domicile en 2007,  dans les locaux situés sous le Mercato di Monti du coin et lorsque les organisateurs de l’Associazione Culturale Ciclonauti (Association Culturelle des Cyclonautes) ont obtenu la cession du terrain à la Commune de Rome. J’y rencontre alors Francesca, en poste à la Cyclofficine, derrière la vingtaine de mécanos qui sont venus en bénévoles prendre part au travail. Francesca me parle de leur projet de collaborer avec l’AMA (entreprise de récolte des déchets à Rome), « pendant la collecte des déchets encombrants, où les citadins consignent les vélos qu’ils veulent mettre à la déchetterie ». Puis d’avril à septembre, sur la Piazza Madona dei Monti, ont lieu la vente aux enchères des vélos assemblés dans la cyclofficine. Des cours de mécanique sont également donnés par l’association Binario 95, un centre d’assistance pour les sans-abris qui offre un service de bike-sharing dirigé par un gars du centre. Chaque cyclofficne est autonome, mais quelques projets sont réalisés grâce au réseau des cyclofficines populaires, telle que la Luci su Rosarno. « Grâce à notre collaboration avec Africalabria, une organisation venant en aide aux immigrants, nous montrons aux agriculteurs comment réparer un vélo - qui est souvent leur seul moyen de transport - et nous leur fournissons du matériel de sécurité routière tels que des gilets réfléchissants et des lumières. »

#Sauverlescyclistes

Un après-midi de mars je pédale vers Eataly, là où le LACU (Libero Ateneo del Ciclismo Urbano) a organisé des leçons gratuites de bien-être à bicyclette. « Nous ne respectons pas les règles, car les transports publics ne sont pas du tout adaptés à la demande », assure Valeria du LACU. « La cyclabilité devrait être appréhendée dans l’intermodalité des transports, en l’intégrant aux réseaux du métro, des bus et des trains. En semaine, le vélo est autorisé de 20h le soir à 8h le matin dans le métro et toute la journée le weekend, tandis qu’il est interdit dans le bus, à moins qu’il ne soit pliable. »

Maintenant, je suis un peloton de cyclistes et je vais à la Piazza San Silvestro, point de rendez-vous des cyclistes tous les jeudis et les samedis à 18h. Beaucoup d’entre eux font partie du mouvement #Salvaciclisti qui a débuté le 8 février 2012 sous l’impulsion de la campagne du Times « Cities fit for cycling ». Suite au décès d’une journaliste et collègue renversée alors qu’elle était à vélo, le journal britannique avait publié un manifeste qui réclamait au gouvernement britannique plus de sécurité sur les routes. Grâce aux directives du mouvement, il a été décidé que la vitesse autorisée dans certaines zones hautement urbanisées serait limitée à 30 km/h. Des bandes cyclables plutôt que des pistes cyclables – moins couteuses et plus pratiques - ont également été créées.

La première Tweed Ride aura également lieu à Rome le 24 mars 2013 : une occasion de pédaler avec élégance en habits et bicyclette d’époque. L’évènement se terminera en pique-nique à la Villa Borghèse et en une cérémonie de récompense du meilleur dress code, du meilleur vélo et du meilleur gâteau. Je pédalerai à la prochaine Ciemmona, le rendez-vous de Rome du vendredi 31 mai qui se terminera le dimanche 2 juin par une virée à la mer, à Ostia. 

Ce texte est le deuxième d’une série d’articles dédiée aux capitales européenes sous le regard de cyclistes. Si vous aussi souhaitez partager une expérience ou visiter une ville à vélo, écrivez-nous.

Photos et vidéos : © Benedetta Michelangeli