Les cerveaux post-soviétiques s’exilent toujours

Article publié le 20 mars 2007
Article publié le 20 mars 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Deux générations de scientifiques qui ont quitté leur pays natal, l'Estonie des années 80 puis des années 2000, racontent leur histoire.

Le démantèlement de l’Union soviétique en 1991 et la fin des restrictions à la libre circulations des personnes avec la création de l'espace Schengen en 1995 a engendré une fuite des cerveaux de l4Est, particulièrement marquée en Estonie. Entre 1985 et 1993, ler nombre de scientifiques a chuté de 34,7 % selon une étude menée par le Centre for Study Democracy financé par la Commission européenne. 13,8% de ce pourcentage serait parti à l'étranger, aux Etats-Unis (20,9%), en Scandinavie (45%) et en Allemagne (12,8%).

Deux physiciens nous expliquent pourquoi ils ont quitté l’Estonie pour un autre pays européen l’un dans les années 80, l’autre au cours de la décennie suivante et nous racontent les épreuves qu’ils ont dû affronter pendant leurs voyages.

Sauver les cerveaux pour une époque meilleure

A la fin des années 80, le contraste entre le système scientifique soviétique obsolète de l’Estonie et l’organisation parfaite des universités techniques suédoises est très net. Et c'est cette raison qui pousse Tõnu Pullerits, 44 ans et physicien, à quitter son pays natal pour poursuivre sa carrière en Suède. « Pour mes travaux, je devais beaucoup étudier. Je vivais à Tartu [la deuxième ville d’Estonie en taille], située à environ 200 kilomètres de Tallinn et je devais parcourir tous ces kilomètres si je voulais pour accéder à la presse », explique Pullerits.

Quant aux photocopies d’ouvrages scientifiques, il s’agit d’un défi encore plus difficile. « Il fallait demander une permission au directeur du département pour avoir une copie d’un article. Vous n’aviez pas le droit d’utiliser la photocopieuse vous-même. Il y avait une personne spécialement autorisée à l’utiliser et un quota mensuel de copies ridiculement faible. Pour couronner le tout, la salle de photocopies était fermée et scellée pendant les vacances », se souvient Pullerits.

Sa première visite en Suède remonte à 1989. Afin de « sauver » le scientifique soviétique d’un possible lavage de cerveau capitaliste, Tõnu Pullerits doit d'abord rencontrer un officier du KGB [la police secrète soviétique] juste avant son voyage. « J’ai été convoqué dans le bureau d’un jeune type que je n’avais jamais vu auparavant. Lorsque que nous nous sommes retrouvés seuls, il m’a informé que la Suède était un pays ami. Il n’y avait aucun problème concernant mon voyage mais je devais me souvenir qu’il y avait beaucoup d’Américains là-bas. J’ai quitté le bureau avec une consigne : si je remarquais quelque chose de suspect, on apprécierait que je fasse part de mes observations à mon retour en Estonie », explique Pullerits.

Sur le moment, il n’ose pas contredire l’officier et se contente d'exprimer quelques doutes quant à la probabilité de rencontrer quelqu’un de suspect. « Je n’ai pas immédiatement quitté le bureau parce que j’avais peur que l’on m’empêche de faire ce voyage. En y repensant mainenant, j’ai un peu honte de ne pas l’avoir fait », regrette le physicien. Ce fut sa seule expérience avec le KGB.

Avec sa femme et ses deux enfants en bas âge, Tõnu Pullerits, âgé de 29 ans, déménage en Suède en mai 1992 pour compléter ses études postdoctorales. « Au départ, nous ne comptions pas rester plus de deux ans. Mais mes recherches se passaient bien alors j’ai fait en sorte d’obtenir la bourse du Conseil de la recherches suédois. Soit quatre ans de plus », explique Tõnu.

« Ensuite, comme l’Estonie fraîchement indépendante avait des soucis autrement plus vitaux que la science, j’ai pensé que nous ne rentrerions vraiment que quand les choses redeviendraient ‘normales’ ». Aujourd’hui, Pullerits est professeur adjoint en physique chimie à l’Université de Lund, à l’extrême sud de la Suède. Mais il n’a pas exclu la possibilité de rentrer un jour en Estonie un jour.

De l’Estonie à l’Allemagne : une décision familiale

Marina Panfilova, 26 ans, est étudiante en doctorat de sciences physiques à l’Université de Paderborn à l’Ouest de l’Allemagne. Elle a quitté l’Estonie en 1999 à l’âge de 18 ans pour suivre ses parents, à l’époque où le gouvernement allemand avait octroyé aux juifs de l’ex-Union soviétique le droit d’émigrer en Allemagne. « J’avais décidé de vivre quelques années ici avec mes parents, d’apprendre la langue et de renter ensuite en Estonie et retrouver mes amis », se souvient Marina. « Mais après avoir voyagé en Allemagne et fréquenté quelques universités, j’ai finalement décidé de rester et d’y finir mes études de physiques. »

Son plus grand défi d’alors est de trouver un moyen d’emmener son chien. « Je n’avais pas de voiture. La seule solution pour voyager avec des animaux, c’était l’avion. Alors il m’a fallu obtenir un passeport pour mon chien, consulter des vétérinaires, acheter une cage, des somnifères et un billet plein tarif. Ca m’a couté une fortune, plus que ce que j’avais prévu. » Au final, personne ne contrôle les papiers de son chien à la frontière avec l’Allemagne.

Depuis, Marina a dû prendre à bras-le-corps ses études de physiques en allemand. « Je devais traduire un mot sur deux dans les exercices pour comprendre de quoi il s’agissait », explique-t-elle en évoquant ses premiers jours à l’Université de Paderborn. « Cela me prenait des heures. Dans les séminaires, il était évident que je ne saisissais pas véritablement le sens des choses. » Après avoir reçu une distinction brillante pour son Master, elle enchaîne depuis courageusement avec un doctorat puis obtient une bourse d’études départementale pour ses recherches.