Les bonnes intentions ne suffisent pas

Article publié le 10 octobre 2003
Publié par la communauté
Article publié le 10 octobre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ce n’est pas le processus de Bologne qui pose problème… C’est sa mise en oeuvre. La preuve par l’exemple allemand.

Depuis le 19 juin 1999, les 33 systèmes universitaires existants doivent converger vers un espace européen commun de l’enseignement supérieur. Les études en Europe doivent être simplifiées et les séjours à l’étranger pendant la scolarité doivent être facilités. On parle de crédits et de modules, d’étudiants et de professeurs qui auront la possibilité de circuler aussi simplement que des marchandises dans l’espace de l’enseignement supérieur. A la fin du séjour on obtiendra un diplôme qui est reconnu partout…. Jusqu’ici tout va bien.

Le processus de Bologne trouve son origine dans la ville où le projet a été lancé. Comme cela à l'air très intéressant, tout le monde y est plus ou moins favorable : les employeurs, les étudiants, les établissements d’enseignement supérieur sans oublier les hommes politiques. Cependant on peut se demander qui sont réellement les partisans du projet et quelles sont leurs motivations ? Voici le genre de questions qui devaient être posées à la conférence de Berlin, la troisième sur le sujet après Bologne. C'était le bon moment pour reconsidérer précisément le processus et examiner le système éducatif du pays hôte, l'Allemagne, et la politique de son ministre de l’éducation, Monsieur Edelgad Bulmahn.

Il est évident que le système universitaire local exigeait des réformes. Dans les années 70, celles qui furent entreprises par la coalition sociale démocrate permirent à un plus grand nombre de personnes d'accéder aux établissements d’enseignement supérieur. En même temps, les participants pouvaient au sein du « groupe universitaire » organiser conjointement l'environnement éducatif. Cependant, une politique de formation aussi avant-gardiste ne pouvait que susciter des contre-réactions. Les « groupes universitaires » ont été dissout par un arrêt de la Cour Constitutionnelle fédérale. Les aides accordées aux « Universités de masse » se sont peu à peu taries. Des réformes, il ne restait que des étudiants en nombre et un système universitaire manquant de moyens. De plus, les diplômes universitaires ne garantissaient plus un emploi.

Alors que dans d’autres pays, grâce à de nouvelles méthodes d’enseignement et d’éducation, une réforme des universités était mise en œuvre, l’écart entre les exigences sociales pesant sur l’université allemande et la réalité allait grandissant. Dans ces conditions, les déficits notoires que les universités cultivaient et enregistraient pendant des années n’étaient plus acceptables. Mais il ne s’agit pas dans le cadre de la réforme actuelle d’étendre les possibilités de participation sociale.

Du vieux vin dans des barriques neuves

On attend beaucoup de cette discussion européenne. On pourrait notamment s’inspirer des réformes du système universitaire scandinave. Une nouvelle discussion sur les méthodes et les contenus des enseignements semblait possible dans un futur proche. Mais les choses allaient encore évoluer, selon la devise « du vieux vin dans des barriques neuves ». Grâce à l’introduction du diplôme de la licence (BA) et de la maîtrise (MA), un système de formation à deux niveaux vient d’être créé en Allemagne. Les filières existantes ont dans de nombreux endroits été divisées sans qu’une réflexion préalable n’est était faite sur le contenu des réformes. Cette division a permis de se débarrasser de certains étudiants entre BA et MA. L’admission dans les filières de maîtrise a souvent été déterminée par de nouvelles conditions, c’est à dire qu’il existe maintenant deux procédures d’acception au lieu d’une et des droits universitaires à payer si l’on passe d’une filière à l’autre.

Les arguments des défenseurs du projet, qui prétendaient que la mise en place des filières à deux niveaux servait des objectifs nobles, devenaient donc caducs. Monsieur Lars Schewe de la confédération allemande universitaire (Association Libre des Etudiants - AdR), affirme que « Apparemment, il ne s’agirait que de procéder à un fâcheux démantèlement des formations ».

Un nouveau système de garantie de qualité, appelé accréditation, a également été mis en place pour ces filières. Hélas, ce système n’a pas été coordonné avec le système européen : un processus propre s’est développé, lequel comporte de faibles -mais déterminantes- différences par rapport au système européen. Il repose sur « l’évaluation par les pairs ». Ou formulé de manière plus cynique, les Universités s’évaluent par le biais d’organismes privés indépendants.

Les règles établies n’ont pas de fonctions précises dans ce système d’évaluation, puisque les universités ne parlent que pour elles-mêmes. Les étudiants ne sont pas nécessairement impliqués. Ce système offre toutefois plus de possibilités de participation et d’évaluation pour les étudiants par rapport à l’ancienne réglementation bureaucratique.

« Inclure les dimensions culturelles et sociales »

Les exemples démontrent à quel point le processus et ses conséquences dépendent de l’application locale. En Allemagne, les tentatives de réformes liées au processus de Bologne doivent contribuer à rapprocher le monde universitaire du fonctionnement d’un marché. A l’avenir, les étudiants seront en compétition pour les admissions dans les universités, lesquelles se concurrenceront pour la sélection des étudiants. La pression des réformes, sous l’impulsion du processus de Bologne, vient au bon moment pour ceux qui veulent que l’université change. Les conséquences de ces réformes sont déjà prévisibles : les universités et les étudiants seront plus intégrés au marché du travail. Mais pour survivre dans ce marché ils devront adopter une attitude conforme à ses normes. Il n’y aura plus d’espace pour la critique, au-delà du système existant.

On peut également noter l’application asymétrique du processus. En Allemagne, l’aspect social n’a été jusqu’à aujourd’hui qu’à peine abordé. Le marketing universitaire est utilisé dans la plupart des pays afin de recruter des profils à haut potentiel. La réglementation sur les permis de travail et de séjour n’a pas beaucoup changé. Les conditions d’hébergement pour les étudiants étrangers restent précaires. A cela s’ajoute un encadrement insuffisant des étudiants que ni les services des relations internationales des universités ni les associations étudiantes ne peuvent combler. « Si l’on souhaite que le processus d’intégration réussisse à créer en 2010 un espace universitaire européen, il faudra aussi y inclure les dimensions culturelles et sociales » soutient Monsieur Dieter Schäferbarthold de l’association des étudiants allemands.

Les discussions de Bologne et de Prague n’ont pour l’instant pas apporté de réponse concrète.

Plus d’égalité et moins de marché

Malgré tant de questions sans réponses, il paraît étonnant que le processus de Bologne rencontre encore tant de soutien. Celui-ci s’explique par les potentialités du processus : l’européanisation n’est pas en elle-même porteuse d’avantages, mais elle peut permettre de casser les structures existantes, d’offrir des passerelles pour des avancées réelles. Ces améliorations ne peuvent cependant se produire qu’avec une analyse concrète des réformes locales. Si l’on souhaite que le marché soit moins influent, qu’il y ait plus de justice, et que la participation des étudiants soit renforcée, il faudra promouvoir une politique européenne de promotion de l’éducation, abroger les droits d’inscription et rechercher un enseignement qui ne soit pas ni trop abstrait, coupé des réalités, ni qui se contente de d’observer et de décrire le déroulement du processus sans sens critique.