LES BEAUX EFFETS DE SERRES

Article publié le 25 juin 2013
Article publié le 25 juin 2013

Ah, la Silicon Valley ! Son californian way of life, ses flopées de sosies de Mark Zuckerberg… et ses philosophes français de plus de 80 ans. Michel Serres enseigne à Stanford depuis près de 30 ans. Fontaine de jouvence et d’érudition, l’arrière-grand-papa y transmet sa haine de tous les conservatismes. Rencontre collé-serré.

« Renaissance de l’humanité »,« changement de monde », « homme nouveau » : les interviews de Michel Serres terminent invariablement en prophéties audacieuses et optimistes. Méfiance, méfiance ? Après une demi-heure de belles histoires et de prédictions tout sauf apocalyptiques, le philosophe concède pourtant : « je ne suis pas madame Soleil ». Redressé sur sa banquette, Michel est simplement un homme de défi. Dans sa véranda frappée par les gouttes d’un sale temps faussement printanier comme contre les crises qui n’en sont pas vraiment. Bref, aucune raison n’est bonne pour s’afficher grincheux.

Coups de pouce

Ses belles histoires ne sont pas de celles qui endorment. Bienveillant, vif et spontané, Michel l’Académicien déconcerte. « À l’Académie française », élite intellectuelle française à l’imaginaire guindé, d’un autre siècle, « on fait des dictionnaires », résume-t-il le plus élémentairement du monde. Michel Serres est un passeur, qui fréquente les cimes universitaires aussi bien que la trivialité du quotidien. Il vous parle herméneutique ou épistémologie comme on causerait météo, et accueille son intervieweur en bas de chez lui, non pas sur le pas de la porte, mais sur le trottoir, pour bien s’assurer qu’il ne se trompe pas de numéro.

On imagine sans aucune difficulté ses petits et arrière-petits-fils graviter autour de lui, l’un sur son genou gauche, un autre, lui tirant les cheveux, un troisième, arrachant les pages d’un des nombreux essais qui fleurissent sa salle de travail. Sa « petite poucette » - c’est ainsi qu’il a baptisé un personnage incarnant les nouvelles générations ainsi que son dernier essai - lui est d’ailleurs venu en observant ses gosses qui tiennent leur smartphone – et le monde – entre leurs pouces.

Coups de vieux

Face à « petite poucette », se dresse le « grand-papa ronchon », qu’il prononce très rapidement, avec son doux accent du sud-ouest (il est né à Agen, ndlr). Ce bonhomme bougon, grognon, boudeur, c’est celui qui ne comprend pas le monde qui change, qui ne comprend pas que l’Homme change. Pourtant, « la crise, ou vous en crevez, ou vous guérissez, et la guérison, ça ne peut pas être un retour au statu quo, c’est un monde nouveau ». Et la crise est là, pas celle de la finance, mais ce moment aigu de grande transformation, la fin du néolithique, l’urbanisation extrême, l’allongement infini de l’espérance de vie, l’accès immédiat à un savoir infini, les nouvelles vertus du virtuel.

Michel Serres, bien sûr, est aussi une petite poucette. La jeunesse est insolence. Surtout lorsqu’elle prend les traits d’un vieux monsieur : « être jeune, c’est être dans ce monde. Vous avez une chance extraordinaire, tout est à refaire, tout est à réinventer ! Ça vaut le coup ! ». Que fait-on des grincheux ? « Attendre. Attendez que les vieux prennent leur retraite ! » Cela peut prendre un certain temps : les grands-papas-ronchons, les conservateurs, les peureux, les académiques, sont de tout âge. Et de toute époque... Chaque révolution a tracté son lot de contre-révolutionnaires : quand Gutenberg imprima sa bible, les élites ont craint de perdre le contrôle. A nouveaux mondes, vieux débats, c’est peut-être la meilleure leçon du professeur Serres.

All countries for young man

Malgré ses sourcils broussailleux et son regard vif, le professeur Michel Serres n’a rien du savant fou. « Vieux monsieur », monument : on a vite fait d’être poliment impressionné par quelqu’un qui a déjà cinq bibliothèques, écoles ou universités à son nom, docteur honoris causa à Paris, en Italie, en Suisse, au Canada ou en Belgique, conférencier depuis plus de 40 ans de Bamako à Bombay, de Tokyo à Montevideo. Mais Michel Serres n’est pas de ces vieux trésors dont on ne fait qu’effleurer la splendeur : il transmet, communique, enseigne, ici et maintenant, vous dessinant le plus tard et l’ailleurs.

Son téléphone sonne. Une notification de mon smartphone m’indique un nouveau mail. « Hermès a remplacé Prométhée » souffle-t-il. Les messagers sont les nouveaux rois, l’industrie est morte. Michel Serres « prêchait dans le désert », il y a 30 ans, quand il est parti s’exiler à Stanford s’intéresser aux « réseaux », à la croisée des sciences dures et de la philosophie. Aujourd’hui, ils sont nombreux à venir entendre la bonne parole, qu’il donne face à une table où trônent le programme de SVT de 6ème et l’Evangile selon Saint-Luc. On le devine rodé à l’exercice, lui dont la « petite poucette » est devenu un concept commode pour les journalistes. Mais Michel Serres peut tout aussi bien réciter par cœur une lettre de Leibniz ou évoquer des anecdotes sur la vie de Max Planck.

Il finit par évoquer ces « grands hommes qui ne font pas la Une des journaux », ces « nouvelles formes du politique à inventer » face à nos « élites politiques inadaptées », se fait grave à l’évocation du chômage. Comme un défi à l’inertie de la société, Michel Serres a l’optimisme de l’action. « Utopiste », ce qui explique sa prose parfois lyrique, il n’aime pas trop s’engager, il préfère éclairer. Pour le mariage gay, les grands-papas étaient si ronchons qu’il n’a pas pu s’en empêcher, à sa façon. Récemment, il a aussi craqué quand Erasmus était en danger. Pourtant, Erasmus, ça le met en colère. « Tardif, fade, avare », alors qu’avec « une université européenne ouverte à tout le monde, on aurait terminé l’Europe depuis longtemps ».

De la confiture aux ronchons

Michel Serres aime les aventures multiculturelles : aux Etats-Unis mais c’est des tribulations babéliennes qu’il raffole, celles où l’on s’assoit à la même table même si l’on ne parle pas la même langue. La présence de la table suffit-elle pour que ça marche ? « Ça dépend de ce qu’on y boit ». Judicieux.  

Les temps sont durs – « le pessimisme se vend bien, moi j’ai choisi de ne pas être vendeur » – et le climat déréglé, Michel Serres, référence intellectuelle pour son contrat qu’il nous poussait à signer avec la nature, le sait et le dit. Oui, Michel, j’ai oublié mon parapluie. Merci, mais non, ne t’inquiète pas. La pluie peut bien tomber, je ne serai plus jamais un grand-papa-ronchon.