Les banques de la City se tiennent prêtes à lâcher Londres.

Article publié le 10 octobre 2016
Article publié le 10 octobre 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'ambiance routinière affichée ces temps-ci à la City cache une sombre vérité : les banques internationales établies à Londres ont d'ores et déjà élaboré une stratégie en vue d'abandonner le Royaume-Uni. Selon elles, ce n'est plus qu'une question de temps.

La mise en place du plan de départ a débuté au lendemain des résultats du référendum. Les établissements financiers ont alors dû réfléchir à leurs perspectives d'avenir : et si le Royaume-Uni sortait du marché unique ? Maintenant que le Premier Ministre Theresa May semble partisane d'un Brexit "dur" – qui non seulement ferait sortir le pays de l'UE, mais également du marché unique – les banques de Londres se préparent à décamper en vitesse.

Leur exode signera la fin de l'âge d'or de Londres, capitale européenne et mondiale de la finance, qui a débuté par ce qu'on appelle le "Big Bang" du milieu des années 80. Dès lors, les banques sont arrivées en masse pour y établir leurs sièges, séduites par la dimension unique de la Grande-Bretagne : sa qualité de membre de l'UE, son capital de connaissances, la force de ces institutions – notamment juridiques –, sa langue et son fuseau horaire.

Une réglementation spécifique des passeports vint renforcer la suprématie de la capitale britannique : grâce à la délivrance d'une licence, un établissement bancaire localisé dans un pays de l'UE ou de l'EEE peut offrir ses services à tous les autres, sans devoir installer d'autres sièges et succursales dans les pays concernés.

Mais désormais, la donne s'apprête à changer. Les espoirs que le Royaume-Uni se voit attribuer une sorte de statut à la Norvège dans ses relations futures avec l'UE (accès au marché unique en échange de la libre circulation des personnes sur son territoire) ont été anéantis : le discours de Theresa May au congrès annuel du Parti conservateur a exclu tout accord de ce type. May a ainsi déclaré que le Royaume-Uni "ne quitte pas l'Union européenne pour une nouvelle fois abandonner tout contrôle sur l'immigration. Et nous ne partons pas pour retourner sous la coupe de la Cour de justice de l'Union européenne. Il en est hors de question."

May a indiqué qu'elle activera l'article 50 (sur la sortie de l'UE) en mars de l'année prochaine, ce qui déclenchera un compte à rebours de deux ans pendant lesquels le Royaume-Uni négociera les termes de son départ. Ce qui implique qu'au mois de mars 2019, quand le Royaume-Uni ne fera plus partie des étoiles dorées qui ornent le drapeau européen, les banques établies à Londres qui n'auront pas trouvé d'arrangements se verront en dehors du marché unique.

La semaine dernière, le Sunday Times a sorti un numéro dans lequel on apprenait que dans l'éventualité d'un Brexit "dur", Goldman Sachs, la banque d'investissement américaine, avait déjà entamé les préparatifs du déménagement de presque 2000 hauts salariés de la capitale britannique.

"[Les banques] ont besoin d'une structure via laquelle [elles] puissent servir leurs clients à travers tout le continent", me confie Francesco Guerrera, correspondant financier pour Politico Europe (hebdomadaire de langue anglaise sur les affaires européennes), autour d'un café à Threadneedle Street, à quelques pas du locataire le plus célèbre de la rue : la Banque d'Angleterre.

Les établissements financiers sont selon lui confrontés à deux questions majeures : l'emplacement de leur nouveau domicile et les opérations qu'ils devront mener pour dissocier ce qui doit impérativement quitter Londres de ce qui pourra y rester. Toutes ces questions et préparatifs s'inscrivent dans une logique de réduction optimale des coûts et de limitation des incertitudes chez leurs clients.

Guerrera fait remarquer qu'implanter une succursale en Europe prend du temps, entre les locaux à trouver et la montagne de paperasse administrative à traiter pour obtenir le permis d'exercer.

HSBC a déjà déclaré qu'elle déplacerait le gros de ses opérations à Paris, où elle est déjà présente grâce à une acquisition effectuée au milieu des années 90.

L'un des plus grands défis à relever pour les banques est le déplacement de leurs salariés. Si les cadres et dirigeants accepteraient volontiers d'être relocalisés à Paris ou Francfort, les autres employés sont pour la majorité réticents à l'idée. Cela ajoute un nouveau fardeau aux épaules des banquiers, car bientôt les services des ressources humaines enverront des offres d'emploi à la pelle et devront éplucher des milliers de candidatures, ce qui n'aura pour effet que de les surcharger davantage.

Face à ce scénario, les villes européennes ont été nombreuses à se jeter sur l'occasion. Ainsi, Paris, qui jalouse depuis longtemps la prééminence  de Londres, a déployé un éventail d'outils – dont la mise en place de cours d'anglais – pour faciliter l'installation des banques dans la capitale française. Même l'Italie tente d'accroître sa visibilité dans le secteur financier en proposant Milan comme nouvelle adresse du siège social de l'Autorité bancaire européenne (l'agence de régulation financière de l'UE), actuellement situé à Londres.

Selon une étude récente publiée par Oliver Wyman, une société de conseil en gestion internationale, toute cette agitation risque, à terme, de vider la City d'un total de 75.000 actifs, et de réduire à néant les 67 milliards de livres de l'UE dans la balance commerciale britannique. 

Mais rien de cela ne saura infléchir la ligne du gouvernement, qui a construit son mandat sur la question du contrôle migratoire et sur sa grande sœur, la souveraineté nationale. Soin est laissé aux banques établies à Londres de téléphoner aux agents immobiliers européens et de réserver les camions de déménagement.